Dans son livre « Amirouche, une vie, deux morts, un testament » (Publié à compte d’auteur, 2010), Saïd Sadi se fait croque-mort politique pour déterrer les ossements du chef historique de la wilaya III pour les sacraliser sous la bannière du RCD.
Said Sadi : Le chercheur d’os
Le livre de Saïd Sadi commence et finit sur les ossements du chef de la wilaya III. Détournés de leur inscription historique, ils sont découverts malgré toutes les caches labyrinthiques et formellement identifiés. Dans Les chercheurs d’os de Tahar Djaout, le jeune frère du martyr dont on ramène les os au village se doute de l’honorabilité de la mission…
Le point nodal du récit est la double mort du chef de la wilaya III, le colonel Amirouche, au Djebel Thameur, devenu, selon l’auteur, plus lieu d’intrigues que champ d’honneur pour les dépouilles des deux chefs emblématiques de la guerre de libération. Selon l’auteur, cette double manigance machiavélique se résume ainsi : L’assassinat des deux chefs de l’ALN, ingénieusement camouflé sous le manteau de l’ennemi a été motivé par des luttes de leadership au sein du GPRA. Soupçonné de vouloir exiger la dissolution du Malg une fois arrivé en Tunisie, le clan Boussouf et ses services de renseignement auraient « donné » l’itinéraire d’Amirouche aux services de renseignements de Massu.
Dans son témoignage à paraître, Mohand Sebkhi, agent de liaison d’Amirouche au moment des faits, dont l’auteur reprend quelques propos, laisse entrevoir cette piste. Dans son témoignage, il raconte avec force détails sa mission, qui s’avère la dernière, commandée in extremis par le secrétaire du PC d’Amirouche, Amirouchène. Celui-ci signifie à Mohand Sebkhi qu’il doit rattraper urgemment Amirouche afin de lui faire changer d’itinéraire ; un ordre émanant par télégramme signé de la main de Krim Belkacem en personne. Le fait qu’il ait été lui aussi pisté et intercepté par l’ennemi, blessé, arrêté et torturé avec ses compagnons de route, Mohand Sebkhi s’était rendu compte, à posteriori, du traquenard tendu au chef de la wilaya III. Mais, il ne l’affirme pas, puisqu’il a détruit, sans l’avoir lu, le fameux message. C’est sans doute le seul témoignage important sur cet événement qui reste encore démuni de sources écrites. Amirouchène a quant à lui trouvé la mort dans un accrochage quelque temps plus tard. Principal témoin de cette affaire, en amont du moins, Mohand Sebkhi reste tout de même prudent sur cette thèse selon laquelle Amirouche a été trahi et vendu à l’ennemi par les siens. S’il est vrai que la scène de forte tension vécue par Mohand Sebkhi avant son départ, au PC de la Wilaya III, avec Amirouchène – qui n’a eu de cesse de l’appeler à la plus grande prudence et d’insister outre mesure sur les dangers de la mission – suggère le guet-apens, il reste néanmoins à mettre la main sur les archives écrites de Krim Belkacem, de Boussouf, du Malg en général qui pourraient conduire, par des recoupements, à attester ce qui, en l’état des choses, reste des supputations. Seules des pièces à conviction, comme dans tout crime, pourraient apaiser les esprits, mettre fin à cette « guerre des mémoires ». Car, en dépit des arguments recevables de Saïd Sadi, la vérité – s’il y a vérité – est dans les archives écrites et pas seulement dans la mémoire des survivants qui, à posteriori, cinquante après les faits, ont été soumis aux contingences politiques, aux pesanteurs idéologiques dans une Algérie qui, depuis son indépendance n’a pas connu d’apaisement qui aurait permis une attitude désintéressée des témoins. D’autant que, présentement, les jeunes ne vivent plus dans le culte du Martyr mais dans le culte de la vie et de l’immédiat.
Sélection des témoignages
Nombre de documents d’archives voient le jour, insérés dans les écrits des témoins, acteurs de la guerre de libération. Règle à laquelle ne faillit pas Saïd Sadi même si les fac-similés au-delà de leur importance en matière de critique génétique qu’ils offrent, n’ont qu’une lointaine relation avec le cœur du sujet traité. A ce propos, l’historien Faho Djerbal, Maître de conférences à l’Université d’Alger-Bouzaréah, réagissant à la sortie du livre de Saïd Sadi souligne la multiplicité des sources des archives de la guerre de libération : « Il y a les sources de l’armée française, conservées dans les Services historiques de l’armée de terre à Vincennes (SHAT). Il y a des documents concernant la Bleuite, des rapports d’officiers des services du 2e et du 5e Bureau et des états-majors de régions. Il y a également des documents pris par l’armée française sur les officiers ou djounoud de l’ALN ou encore les minutes des écoutes d’émissions de radio de l’ALN captées et décodées par l’armée française qui pourraient nous informer sur les conditions dans lesquelles les positions de Amirouche et Si El Haouès auraient pu être localisées. Ces documents aussi ne sont pas accessibles. D’autres documents détenus par les anciens officiers du MALG ou ceux de la Wilaya III ou d’autres Wilayas ne sont pas accessibles au public et l’accès aux archives nationales algériennes est soumis à réserve systématique. Tout se passe comme s’il s’agissait d’un bien privé de l’Etat, alors qu’il relève du domaine public national. Les archives de l’ALN comme celles de l’EMG, des deux COM de l’Est et de l’Ouest sont au niveau du ministère de la Défense nationale. Personne ne sait, à ce jour, quel sort leur est réservé.»
En tout état de cause, Saïd Sadi a eu le mérite, car non-historien, de relancer, dans ce récit attachant par nombre de ses aspects « scéniques » liés à sa construction émaillée d’anecdotes, un scandale d’histoire sur lequel, du reste, la « vox populi » avant lui, a relayé par ouïe dire. Il n’y a pas de fumée sans feu, dit l’adage. Mais sa démarche, énoncée dans une introduction sèche et sans appels, sans aucune interrogation – tout le récit s’énonce, en fait, en affirmations -, reste, en revanche, celle d’un militant, partisan, isolant « l’affaire » Amirouche de son contexte historique et de la matrice, pour reprendre son lexique de médecin, « schizophrénique » et infanticide. En effet, pour Saïd Sadi, seule la mort physique et symbolique d’Amirouche explique la débâcle des régimes politiques qui se sont succédé depuis l’indépendance à nos jours : « Les élites algériennes devront se résoudre à assumer, si toutefois elles veulent donner une chance à leur pays de le dépasser un jour, le déshonneur qui nous habite tous peu ou prou et qui fut à l’origine de la deuxième mort du plus emblématique des colonels de l’ALN » ( page19).
Et les trois cent mille Amirouche de la décennie noire ?
L’auteur évite ainsi d’inscrire la mort d’Amirouche dans les autres tragédies de l’Histoire de l’Algérie actuelle, comme si rien, aucun autre assassinat, depuis, n’a ébranlé, par la fausseté, les fondements de la République algérienne. Comment réparer la Mémoire usurpée d’Amirouche tout en taisant la série d’assassinats dès l’indépendance, des Krim, Khemisti, Boudiaf, Djaout, Boucebsi, Alloula, Matoub, Liabès, Boukhobza et tant d’autres élites politique, scientifique, du monde littéraire et artistique. Saïd Said prend soin de ne pas déborder du scénario « Amirouche« . Ainsi, Saïd Sadi évite, adroitement, de s’impliquer dans des questions politiques de l’heure qui sont pourtant idéologiquement liées à « l’affaire » Amirouche et surtout à sa mort symbolique, le « rapt » de ses ossements (et ceux de Si L’Haouès) attribué au régime du Président Boumedienne. Cela aurait engagé son parti qu’il cite en des circonstances commémoratives, comme pour l’arrimer à la personnalité d’Amirouche offensée par l’Histoire.
Déterrer les ossements détournés de l’Histoire et ne dire mot des ossements des trois cent mille morts de la tragédie terroriste, trois cent mille Amirouche oubliés, dont les squelettes sont charriés par les crues hivernales, est une « falsification » de l’Histoire de l’Algérie dont la tragédie, dans ce récit, commence et finit avec les ossements détournés du chef charismatique et encombrant de la wilaya III. Il est utile de rappeler ici que le parti de Saïd Sadi a été le premier à soutenir, cautionner la concorde civile présidentielle consacrant l’impunité aux bourreaux des années 90. S’engager dans les labyrinthes de la mémoire de la guerre de libération côté cour en en dénonçant les luttes claniques, intestines, ne coûte rien à son auteur d’autant que le « tout Amirouche » passe par une grille de lecture chronologique, partisane et sélective. Il suffit de recenser dans le texte le nombre de fois est répété le mot « kabyle », allant jusqu’à laisser entendre que le danger perçu par le clan Boussouf-Boumedienne était incarné par le trio kabyle des chefs politico-militaire Abane-Krim-Amirouche qu’il fallait liquider.
Abordant l’affaire de la « bleuite », sur laquelle nombre de témoignages publiés ont consacré des chapitres entiers, Saïd Sadi avance l’hypothèse selon laquelle l’esprit tribal et clanique de la Kabylie de l’époque a contribué à cette tragédie : « D’autres données socioculturelles, telles que les traditions de vendetta, ont pu, à l’occasion, aggraver la gestion de cet épisode (…) En Kabylie, comme ailleurs, des conflits remontant à plusieurs générations ont connu un prolongement fatal dans la foulée de cette épreuve. » (page 256) Sur cette affaire de la « bleuite » à laquelle le nom d’Amirouche est associé, Saïd Sadi cite en quelques lignes le témoignage de Salah Mekacher Aux PC de la wilaya III dans lequel son auteur raconte son arrestation par les hommes d’Amirouche et torturé en présence de ce dernier. Ce témoignage n’a suscité à ce jour aucun démenti sur les faits vécus et rendus publics par Mekacher surnommé à cette époque « Salah La Presse ». Le plaidoyer construit pour innocenter Amirouche sur cette affaire rend quelque peu suspecte la recherche de la vérité sur son assassinat présumé. En effet, dans les propos des témoins, pas une seule critique sur la personnalité d’Amirouche, sa stratégie militaire, sa conception de la Révolution. Que des vénérations pour ce chef hors du commun pour lequel la révolution, l’engagement, l’amour de la Patrie sont « innés ». Il possédait des dons de « visionnaire« .
Un portrait surréaliste
Voilà donc un portrait surréaliste, tout droit sorti des manuels scolaires officiels de l’Ecole fondamentale dans lesquels les héros de la Révolution, et ceux d’avant, ne sont pas faits de chair et de sang, n’ont pas peur, ne claquent pas des dents avant la bataille, ne se trompent pas, ne rêvent pas, n’aiment pas, ne vivent pas. Des êtres surnaturels, surhumains, divinisés, et donc faux, faussés. Pourquoi alors vouloir réparer un déni d’histoire pour ce « chef d’Etat de la wilaya III » quand il est perçu, à son corps défendant, immaculé, mythifié, faisant partie de la secte des intouchables. Par cet effet jubilatoire du récit sur la personnalité surfaite d’Amirouche, le livre de Saïd Sadi n’est pas nouveau dans cette enveloppe mystificatrice du personnage. Dans son livre paru à la même période que celui de Saïd Sadi, Kaïd Ahmed, homme d’Etat, Kamel Bouchama use des mêmes propos dithyrambiques. Les témoignages recueillis, triés à partir d’écrits ou recueillis oralement sont fondus dans le même son de cloche : admiration, éloge, prosternation, vénération, déification avec, à posteriori, la gorge nouée et les larmes à la seule évocation du chef. Les formatages idéologiques de la figure du héros construit par la sacralisation de l’Histoire et de ses icônes, relayé par les manuels scolaires, les prêches, les « relectures » partisanes, interdisent toute vision critique considérée comme une hérésie, une diffamation. Amirouche n’aurait certainement pas perdu ses grades si l’une des voix, y compris celle de l’auteur, avait émis quelques critiques à son endroit qui l’auraient humanisé jusque dans ses restes déterrés, cachés par des charognards qui eux aussi ont succombé à la légende. Saïd Sadi n’échappe donc pas au culte de la personnalité.
Une parodie des Chercheurs d’os
Le récit se termine sur une scène rocambolesque où l’humour se dispute l’ironie de l’Histoire. Une scène qui rappelle l’équipée du héros de Les chercheurs d’os de Tahar Djaout parti avec son oncle chercher les os de son frère tombé au champ d’honneur et qu’il doit rapatrier au village. Lors d’une commémoration de la bataille du Djebel Thameur, un ancien maquisard sort des rangs et lance à l’assistance stupéfaite, que les squelettes d’Amirouche et de Si Lhaouès ont été déterrés après l’indépendance. Pour Nourredine Aït Hamouda, le fils du martyr trahi, cité plusieurs fois dans le récit, cette révélation n’est pas tombée dans l’oreille d’un sourd. Il reprend la route à Alger, demande audience séance tenante aux services officiels compétents, et, après bien de courses contre la montre, il arrive dans une obscure cave des hauteurs d’Alger. Coup de théâtre : il y a là deux cercueils, deux squelettes. Mais comment savoir que l’un d’eux est le squelette paternel. Dans Les chercheurs d’os, Rabah Ouali a identifié le squelette du frère de son jeune accompagnateur grâce à une dent en or. Dans le récit de Saïd Sadi, le squelette d’Amirouche a été reconnu grâce à une dent ébréchée lors d’une rixe partisane à Paris au début des années cinquante ! La comparaison s’arrête là.
R. M.
