Liens historique et géographique avec l’Afrique du Nord en général obligent, la Direction centrale du renseignement intérieur française suit de près les mouvements islamistes qui y activent avec bien entendu la nébuleuse islamiste vivant en France. Dans cet entretien au quotidien Le Télégramme, son chef, Bernard Squarcini, revient sur Aqmi et ses menaces.
Après la mort de ben Laden, al Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi) vous inquiète-t-il particulièrement?
Ce groupe dispose, grâce aux rançons versées pour libérer les nombreux otages étrangers enlevés au Mali, au Niger, en Algérie, et aux divers trafics locaux, d’un trésor de guerre. Aqmi a donc pu acheter des équipements dernier cri : armes, GPS, matériel de communication cryptée et de vision nocturne, véhicules… Ils ont également recruté de nouveaux combattants et ont désormais clairement les moyens de passer à la vitesse supérieure. Les cibles potentielles sont nos ressortissants et l’ensemble des intérêts français à l’étranger. Nous avons évidemment renforcé nos dispositifs de sécurité sur les sites concernés. Mais la politique française reste de ne pas verser de rançon.
Aqmi a-t-il les moyens de passer à l’offensive en France?
La DCRI reste très vigilante avec les contacts que cette mouvance peut entretenir en France. Les réseaux de soutien logistique n’ont jamais cessé. On sait par exemple qu’Aqmi se fait envoyer du matériel – GPS, faux papiers, médicaments… Par ailleurs, plusieurs affaires récentes réalisées par la DCRI ont montré qu’Aqmi n’était pas dénué de toute intention malveillante sur le territoire.
On évoque régulièrement les «filières afghanes». Combien de résidents français sont partis faire le djihad à l’étranger?
On estime qu’ils sont au moins une vingtaine. Souvent, ce ne sont pas des trajets directs. Les intéressés transitent par plusieurs pays étapes et utilisent de faux papiers. Certains sont morts sur zone. D’autres y sont encore. Le danger, pour nous, survient lorsqu’ils reviennent sur le territoire. C’est là que la DCRI les interpelle rapidement. Ce phénomène de filières concerne aussi d’autres pays européens, principalement l’Allemagne.
Vous dites cependant que ces Français ne sont pas forcément, en Afghanistan, très prisés…
Oui, ils ne sont pas les mieux vus. Visiblement, ils ne s’adaptent pas toujours bien à la rude vie qui les attend…
On parle de ces filières depuis plus d’une dizaine d’années maintenant. Rien ne change?
En effet, après l’Irak, il y a un regain d’intérêt pour les zones tribales du nord Waziristan (au nord-ouest du Pakistan, NDLR) et, pour certains Européens, pour la Somalie. Par ailleurs, le Yémen continue à attirer pour ses écoles coraniques. Aqpa (alQaïda dans la péninsule arabique) nous inquiète aussi. Cette organisation a une force médiatique et ses experts en explosifs sont ingénieux. Face à cela, les services de renseignement occidentaux coopèrent étroitement. Les Allemands ont arrêté trois suspects à Düsseldorf, à la fin du mois d’avril. Ils préparaient depuis plusieurs mois un attentat, sans que la cible n’ait encore été désignée. Il y a deux semaines, nous avons interpellé, en région parisienne, sept personnes suspectées de vouloir se rendre en zone pakistano-afghane. Leur leader, un Indien, avait structuré cette filière et déjà envoyé deux djihadistes au Pakistan qui ont été arrêtés à leur arrivée, à Lahore.
Quelle autre menace vous inquiète ?
« L’autre menace loups solitaires qui s’autoradicalisent sur Internet et qui ont l’intention de passer à l’acte sans être affiliés à aucune organisation. Cela semble être le cas du responsable présumé de l’attentat de Marrakech (17 morts dont 8 Français, le 28 avril dernier) et c’est une tendance qui se confirme aussi de manière générale en Europe. Il est très difficile de détecter et suivre toutes ces personnes. C’est la menace que nous craignons le plus. Face à elle, la coopération entre services franco-français et avec les services étrangers est capitale. Nos dispositifs de veille sont complémentaires et nous permettent d’être très réactifs. Mais personne n’est à l’abri. »
