Destitués, en voie de l’être ou contestés, les dirigeants du monde arabo-musulman ont accumulé les magots. Bien dissimulées, ces fortunes sont difficiles à récupérer après la chute des dirigeant.
La très sérieuse revue Challenges a mené l’enquête.
De 20 à 50 milliards de dollars. C’est la fortune qu’aurait amassée en 42 ans à la tête de la Libye le colonel Kadhafi. Un pactole partagé avec ses sept fils et sa fille. L’estimation est difficile à vérifier. En effet, « Kadhafi ne fait pas de différence entre l’intérêt public et les siens, assure Ajmi Ridha, de l’ONG Arab Transparency Organisation. La Libye n’est pas un véritable Etat, la banque centrale n’est qu’une façade ». Le clan se sert généreusement sur les ventes de pétrole et de gaz, dont la Libye est un gros exportateur via Tamoil, la compagnie nationale (sise aux Pays-Bas). Les fils Mohamed et Saïf al-Islam sont de toutes les affaires, énergie, distribution, télécoms. Et Kadhafi dispose d’un puissant fonds souverain, la Libyan Investment Authority, qui détient plus de 20 milliards de dollars de liquidités, des participations en Italie dans UniCredit, ENI et la Juventus de Turin.
Les informations sont plus précises concernant son ancien voisin, le président tunisien Zine el-Abidine Ben Ali. Le reportage diffusé par la télévision de Tunis, le 19 février, a fait le tour de la planète. La toute nouvelle Commission nationale d’enquête sur la corruption inspectait le fastueux palais du président déchu et de son épouse, Leïla Trabelsi. Derrière une fausse bibliothèque étaient dissimulés deux énormes coffres bourrés de liasses de billets, dinars, euros et dollars en grosses coupures. D’autres coffres débordaient de colliers de perles, de rivières de diamant et de montres de haute joaillerie… Des images spectaculaires, qui montrent juste la partie émergée de l’immense fortune du clan Ben Ali-Trabelsi, cumulant des comptes en Suisse, en France et dans le Golfe, de belles adresses à Paris et des propriétés en Argentine et au Canada.
Main basse sur l’économie
Mais le gros du magot, amassé en 23 ans de règne et estimé à 5 milliards de dollars, provient surtout de la mise en coupe réglée de pans entiers de l’économie. La famille du dictateur a récupéré des participations à bas prix dans les entreprises, s’est invitée au capital des filiales de groupes étrangers. « Une stratégie de mafia, note Maud Perdriel-Vaissière, de l’association Sherpa, spécialisée dans la lutte contre les flux financiers illicites. Mais « l’avantage » est que 80 % des actifs sont immobilisés dans des entreprises tunisiennes. Les nouvelles autorités peuvent récupérer les biens acquis dans des conditions douteuses. » Le gouvernement a d’ailleurs annoncé des saisies, ce qui pourrait aboutir à la nationalisation d’Orange Tunisie, détenu à 51% par Marouane Mabrouk, un gendre de l’ex-président.
D’autres dictateurs, tout aussi avides, sont plus malins. Prête-noms et hommes de paille, holdings offshore et banques discrètes dans des paradis fiscaux, ils usent de toute la panoplie du bon gestionnaire d’argent sale pour dissimuler leurs avoirs. Ainsi, ceux de Hosni Moubarak, chassé après trente ans au pouvoir en Egypte, se prêtent à tous les fantasmes. Des chiffres astronomiques, de 40 à 70 milliards de dollars, sont cités, mais les expertises sérieuses font état d’un patrimoine de 2 à 5 milliards. Moubarak aurait profité, dans les années 1980, de sa position dans l’armée pour toucher des commissions sur les contrats d’armement et ses fils, Alaa et Gamal, auraient fait leur pelote en achetant pour une bouchée de pain des terrains militaires revendus à prix d’or à des promoteurs. Mais les rumeurs sur des participations prises lors de l’implantation de sociétés étrangères (Vodafone, Hyundai, les restaurants Chili’s) ont été démenties. Et impossible d’identifier des positions dans le capital de grandes entreprises égyptiennes. L’argent serait plutôt investi dans des fonds et dans le capital d’entreprises dans le Golfe et aux Etats-Unis. Les Moubarak détiendraient aussi des propriétés à Paris, Francfort, Madrid, Los Angeles, New York et Dubai. Pas évident de les localiser: ainsi, la magnifique demeure de Gamal dans le très chic quartier de Knightsbridge, à Londres, est-elle enregistrée au nom d’une compagnie du Panama…
« Ces autocrates arabes sont tous dotés d’un insatiable appétit de richesses, résume Maud Perdriel-Vaissière. Mais leur façon de s’enrichir dépend des ressources du pays. S’il n’y a pas de pétrole, il faut spéculer sur le foncier, s’arroger des participations ou prélever des commissions. Si l’or noir est là, il suffit de prélever sa part et de placer le cash. Ces dernières fortunes sont les plus liquides, donc les mieux cachées. »
Source : Challenge
