Apparemment, nous avons été roulés avant l’affaire Khalifa, pendant l’affaire Khalifa et même après l’affaire Khalifa. Des mois après la clôture au forceps d’un procès qui a failli faire l’événement mais qui n’a fait que du spectacle, c’est l’ambassadeur de la Grande-Bretagne qui apporte une précision de grande taille: ce n’est que le mois dernier que l’Algérie a déposé une demande officielle d’extradition de Rafik Abdelmoumène. Une demande qui date de quelques semaines seulement et qui reste la seule demande jamais introduite.
L’explication technique est facile pour les Anglais comme pour nos officiels: il fallait peut-être attendre la fin du procès et ses verdicts et, pour les Anglais, il s’avère que personne ne leur a posé la bonne question sur cette demande auparavant. Bien sûr, les Anglais ont le beau rôle: ils n’ont jamais affirmé par oui ou par non que l’Algérie a demandé l’extradition de Khalifa et ont toujours répondu que le dossier est entre les mains de la Justice et pas des Politiques. Ils n’ont pas menti.
Qui a menti à la fin ? Presque personne. On a beau remonter dans le temps, les officiels algériens, du ministre aux ambassadeurs, personne n’a jamais affirmé que l’Algérie a introduit une demande du genre mais personne n’a dit le contraire. On a laissé la machine des évidences fonctionner en auto en l’alimentant avec des annonces frauduleuses sur l’imminente extradition du bonhomme, sujette à des tractations de derniers détails et à des échanges de commissions et de visiteurs mandatés pour en finaliser la couture.
Les Anglais expliquent qu’ils ne font pas de politique avec ce dossier, là où les Algériens ont toujours fait leur politique avec. Pourtant, le procès de la nébuleuse Khalifa a été largement accompagné par des déclarations très officielles sur l’extradition de l’inculpé qui devait se faire dans les jours qui ont suivi les premiers verdicts, comme pour faire patienter la populace friande de décapitation, et le retour menotté du bonhomme en Algérie a été soutenu comme une affaire qui allait être close dans quelques jours, sans que personne ne se sente obligé d’être correct et honnête en expliquant que l’Algérie n’avait même pas demandé la tête de l’inculpé.
Aujourd’hui que les Anglais apportent leur mise au point nonchalante à notre carnaval, personne ne se sent obligé de nous expliquer l’entourloupette sémantique, ni nous éclairer sur cet abus de publicité mensongère où nous avons servi de voyeurs abusés. Certains donc nous ont menti à moitié et ce ne sont pas les Anglais. On en a conclu qu’il fallait, dans ce métier, commencer par poser la bonne question, à la bonne personne, et pas poser l’oreille sur le mauvais rail comme des Indiens travaillés par une oisive curiosité. Ça nous apprendra à croire Khalifa, comme à croire ceux qui ont menti autant que lui.
par Kamel Daoud (QO)
