Dorénavant il faudra bien réfléchir avant d’envisager un voyage, notamment dans les pays occidentaux ou la justice est indépendante.
Chef du Mouvement de la société pour la paix, le Hamas, membre de la coalition présidentielle avec plusieurs ministres au gouvernement, ancien ministre du Travail lui même, l’Algérien Bouguerra Soltani n’est pas n’importe qui. Reste qu’il est accusé de torture et a failli être arrêté ce week-end à Fribourg. Mais il s’est enfui.
L’histoire débute en 1998. Nouar Abdelmalek travaille au Ministère algérien de la défense et dénonce M. Soltani pour «une affaire de recrutement d’un jeune islamiste», selon l’association suisse contre l’impunité (Trial). Puis M. Abdelmalek, devenu journaliste, réitérera ses accusations. En 2005, clame-t-il, il est arrêté et torturé des jours durant. «Supplice du chiffon (ndlr: provoque un sentiment d’étouffement), décharges électriques, tournevis dans une cicatrice récente.» Or, selon lui, c’est Soltani qui dirige la séance de torture.
Nouar Abdelmalek vit aujourd’hui au sud de la France. «Avec un statut de réfugié politique, précise Philip Grant, président de Trial. Preuve que les supplices qu’il a endurés sont reconnus.»
Tout s’accélère la semaine dernière. Trial apprend que le bourreau présumé vient à Fribourg donner une conférence. Un avocat est mandaté. S’appuyant sur la Convention contre la torture, il espère que Soltani soit arrêté puis jugé. «J’ai reçu la plainte lundi il y a une semaine», confirme le juge d’instruction fribourgeois, Jean-Luc Mooser. Qui vérifie que Soltani n’est pas protégé par une immunité diplomatique puis décide «pour juger de sa crédibilité» d’auditionner la victime en présence d’un psychiatre. Manifestement convaincu, le juge Mooser charge la police de trouver le tortionnaire présumé et de le convoquer.
Ça n’arrivera pas. «Soltani a été vu vendredi à Genève, mais n’a jamais été à Fribourg, où il était attendu samedi, note Damien Chervaz, l’avocat du supplicié. Il a dû être mis au courant et s’est enfui.»
Fin de l’histoire. «Après avoir nourri un espoir, mon client est effondré», note Me Chervaz. Quant au bourreau présumé, qu’il soit coupable ou innocent, peu de chances qu’il revienne en Suisse.
Mais si justice n’a pas été rendue, on a aussi l’impression d’avoir échappé à une seconde affaire Kadhafi, avec l’Algérie cette fois. Que se serait-il passé si Soltani, à Fribourg, avait refusé de suivre la police? «J’estime qu’il aurait fallu l’arrêter, quel que soit l’impact diplomatique», répond l’avocat.
«Formellement, j’avais l’obligation d’investiguer, point, rétorque le juge Mooser. Je voulais entendre l’accusé. Puis éventuellement le confronter avec son accusateur. Mais je n’avais pas décidé de la suite à donner.» Reste que le juge ne cache pas avoir songé à l’affaire Kadhafi. Et avoir «évité des mesures de contrainte» trop musclées.
Renaud Michiels Lematin.ch
