Le Matin d'Algérie

La trahison existait déjà

Francis Jeanson est mort. Le philosophe, journaliste, homme de réflexion et homme d’action, fondateur du réseau éponyme des « porteurs de valises », s’est éteint samedi à l’âge de 87 ans.Pour les Algériens, mais aussi pour les hommes et les femmes attachés aux idéaux de justice et de fraternité, il a marqué l’histoire par son engagement courageux, n’hésitant pas à se dresser contre son propre pays pour défendre une cause juste.L’Algérie, il la découvrait à l’occasion d’un séjour en 1948-1949. Tout en prenant contact avec des militants nationalistes, il fréquente les milieux européens et s’effare de l’intensité du cynisme et du mépris qu’ils éprouvent à l’égard des « Arabes ». Il pressent l’imminence de l’explosion et l’écrit dans des articles qui passent inaperçus.La lutte pour l’indépendance de l’Algérie lui apparaît comme parfaitement légitime et il prend fait et cause pour les aspirations du peuple algérien.

Cette expérience se traduira par la publication d’un livre, L’Algérie Hors la Loi, en 1955, qui va soulever un tollé dans les milieux politiques et intellectuels français. Très vite, il prend contact avec la direction de la Fédération de France du FLN, rencontre Salah Louanchi et se met à sa disposition. Il commencera par « faire le taxi » c’est-à-dire par transporter des militants dans sa voiture, puis l’idée du réseau s’imposera rapidement. Il s’agissait de cacher, nourrir, héberger, fournir des lieux de réunion aux nationalistes algériens mais aussi de collecter de l’argent, le « nerf de la guerre ». Pas moins de 500 millions de francs ont transité chaque mois vers l’étranger, grâce notamment à un stratagème judicieux qu’Henri Curiel, autre responsable d’un réseau de soutien du même nom, avait imaginé.Comme il s’en est expliqué plusieurs fois, pour Francis Jeanson, considéré comme un traitre par certains de ses compatriotes, « la trahison existait déjà ». La trahison, c’est celle de la France qui a bafoué ses idéaux républicains, et qui a maintenu sa présence au prix d’une guerre atroce contre un peuple qui réclamait sa dignité.

Dans un témoignage publié par Jacques Charby, autre « porteur d’espoir », Francis Jeanson, à l’instar d’autres hommes et femmes, explique pourquoi il s’est engagé: « Dans la mesure où j’étais convaincu que la lutte des Algériens était, je ne dirais pas juste mais nécessaire, vitalement nécessaire, pour eux; dans la mesure aussi où c’était mon pays qui leur infligeait la situation coloniale,je ne voyais pas d’autre possibilité que d’être avec eux, contrece que mon pays faisait, en quelque sorte, contre lui-même. »En 1960, Francis Jeanson, lors du célèbre procès qui fit vaciller l’opinion française, et qui coïncida avec le Manifeste des 121, fut jugé par contumace et écopa de 10 ans de prison. Il ne sera amnistié, comme beaucoup de ses camarades, qu’en 1966.Francis Jeanson, Henri Curiel: les réseaux de soutien au FLN ont écrit une page lumineuse de notre histoire : celle d’une Algérie en marche vers la liberté, celle d’une partie de la France qui a su avec courage et clairvoyance sauvegarder une certaine idée de l’homme.

Dans cette histoire commune que nous partageons, l’exemple de ces femmes et de ces hommes qui ont pris des risques, qui ont dû parfois abandonner leur famille pour plonger dans la clandestinité, qui sont passés par la prison, brille d’une lueur d’espoir. Il nous faut saluer leur engagement qui les honore: grâce à leur action, nous pouvons avoir avec la France des relations fraternelles. Que leur histoire puisse offrir aux jeunes générations, parfois démunies face à la violence des puissances militaires qui oppriment les peuples, un exemple de droiture. Qu’elle remette au goût du jour les valeurs de solidarité internationale, celles qui transcendent les frontières, et permettent aux peuples de fraterniser par-delà les Etats et les états-majors, au nom d’une certaine idée de la justice.

Keltoum Staali

Quitter la version mobile