Nous nous étions perdus de vue. Lui non plus n’a pas changé. Yacov Issa Claudé reste un inusable soldat pour la paix. Je trouve son message avec du retard.
« Ma seule pensée est que ce message vous parvienne au plus tôt, sans se perdre dans un fleuve d’autres choses. Et qu’il vous trouve au mieux, que nous reprenions contact. Je n’oublie rien de ces nuits blêmes, que nous avons connues, voici douze ans, lorsque faire votre métier exposait à la mort instantanée. Ainsi, prendre ensemble, avec votre rédac-chef, un petit quelque chose de chaud dans une gargotte des hauteurs d’Alger à 1 heure du matin était un acte fort, audacieux… on s’affichait…Quel courage il a fallu, à tout le peuple d’Algérie, pour traverser tout cela, en silence… quels calvaires… »
Yacov Issa Claudé, en 1998, avait frappé à la porte du Matin, porteur d’un appel de 58 Nobel contre le terrorisme.
Il s’en rappelle : » Notre campagne des Nobel avait percé une brèche dans le mur du silence…Comme ce nouveau mur du silence, qui étouffe le peuple palestinien, derrière les miradors du Mur de béton et de honte…Vous l’aviez publié dans Le Matin, à la une, ils étaient 58, je m’en souviens comme si c’était hier, et de votre travail pour trouver les photos de Wole Soyinka, Desmond Tutu, et de Claude Simon, avec toutes les bios des autres, de Maurice Wilkins à François Jacob… Chapeau ! »
Yacov m’écrit de nouveau, douze ans après, parce qu’il n’a pas changé. Il est aujourd’hui Coordinateur de Peace Lines. » Nous sommes de nouveau en campagne, cette fois avec 56 Nobel à cette heure, 56 Nobel et… 202 Parlementaires européens ! ainsi que quelques personnalités, pour Gaza. L’Appel Ouvrez les Portes ! Le Matin de 2009 n’a plus de support papier ? Mais il a un grand réseau internet ? Longue vie au Matin, sous toutes ses formes ! »
Je n’avais pas vu son message.
Il s’en est inquiété et m’en a envoyé un second. » Depuis mon message, 2 Nobel de plus : Eric Kandel et Douglas Osheroff…Que se passe-t-il ?
J’ai eu écho d’un genre de différend entre Le Matin et Y. Khadra (un des signataires, NDLR)…Je ne connais rien de cette histoire. Est-ce là votre obstacle ? L’essentiel pour nous, sachant que les amis à Gaza sont malades de privations, c’est d’être entendus. Sans attendre.Dans le vif espoir de votre écho. Cher ami des jours noirs… »
Mais non, Yacov, nos petites vanités n’ont pas encore eu raison de notre mémoire…
Nous sommes nés d’une douleur pour prêter oreille aux palpitations qui nous entourent, palpitations de détresse ou d’amour, avec le secret espoir d’avoir assez de voix pour les relayer. Je ne sais si, comme le soutient Saint Augustin, Dieu entend plus facilement un sanglot qu’un appel. Mais s’il devait, lui ou les dieux de ce bas monde, écouter ne fut-ce que furtivement, cet Appel pour Ghaza, nous le publierions cent fois, mille fois, avec le bonheur de savoir que parmi les signataires figure le nom d’un célèbre écrivain algérien certes vaguement ombrageux et un brin bougon, mais indéniablement reconnu.
Ne t’arrête pas, Yacov !
L.M.