Le 6 mai 2009 j’ai informé le public de l’intention du propriétaire des murs de la librairie des Beaux arts d’Alger de reprendre possession de son bien.
J’ai même accepté, de guerre lasse, l’idée de libérer les lieux et annoncé une liquidation de stocks.
Mais aussitôt après plusieurs facteurs importants m’ont déterminé à refuser cette triste issue.
1. Les marques de soutien qui me parviennent de partout par milliers sont une reconnaissance du travail fourni ces dernières années pour redonner à cette librairie sa vocation initiale de lieu de rencontre des arts, de la science et de l’amour des libertés qu’elle avait malheureusement perdu après l’assassinat de Vincent Grau, le 21/02/1994. Nul doute que le capital symbolique que représente la mémoire de ce lieu est menacé par cette tentative brutale de reprise du propriétaire qui avoue maintenant clairement qu’il n’a de cesse que de me voir quitter les lieux. Pour mieux les laisser dépérir assurément et les offrir en proie aux spéculateurs qui font déjà (nous en avons la preuve) des offres mirobolantes de plusieurs milliards de centimes.
2. Je suis titulaire d’un bail de gérance libre de 3 ans renouvelable depuis mai 2005 et je suis en droit d’y maintenir mon activité en toute légalité. Toute tentative d’éviction se heurtera à la légitimité du droit, au sens de l’intérêt général et au devoir de mémoire que nous sommes très nombreux à revendiquer en ce lieu.
3. Dorénavant, seuls les tribunaux compétents auront à savoir des aspects commerciaux et juridiques de ce différend.
Il reste dès lors à examiner les leçons qu’il nous faut tirer de cet épisode :
A-t-on le droit de laisser libre cours aux seules lois de l’argent et du droit de propriété (que certains se sont outrageusement attribués durant les troubles périodes de l’accaparement des biens laissés vacants à l’indépendance) dans la gestion des biens et espaces à caractère culturel ou social, et principalement des librairies pour ce qui nous concerne ? Accepterons-nous de céder nos beaux et grands espaces des grandes artères des villes pour nous réfugier dans des cagibis de petites rues dérobées ?
Face aux pouvoirs des propriétaires et des requins du blanchiment d’argent qui prennent en otage nos villes pourquoi cet assourdissant silence de la puissance publique ? Pourquoi pas un mot, pas une intervention, pas une inquiétude de nos gouvernants ? Pourquoi ?
Nos interrogations vont aussi à l’endroit des acteurs de la sphère culturelle : écrivains, enseignants, professionnels du livre et de la communication, nous tous citoyens jaloux de préserver notre pré carré culturel, que pouvons-nous faire pour préserver nos espaces d’expression et de ressourcement : librairies, cinémas, galeries d’art, théâtres, maisons de la culture ? Entre l’immobilisme de la puissance publique et la toute puissance de l’argent roi, n’y a-t-il pas de forme d’organisation collective, associations, fondations ou coopératives qui puissent s’interposer ?
Nous aimerions tant que notre expérience serve de cas d’école pour une expérience en ce sens. Les suggestions de vous tous seront les bienvenues.
Boussad OUADI
Contact : boussadouadi@yahoo.fr
