Mais dans quel but l’ancien président du Rassemblement pour la culture et la démocratie introduit-il, aujourd’hui et maintenant, le débat sur la presse privée dont il n’hésite pas à dire, sans étayer ses accusations d’une quelconque preuve, qu’elle serait inféodée à des clans du pouvoir ?
Dans le registre de l’affaiblissement de la presse algérienne par le persiflage et l’allégation, le ministre actuel de la Communication se débrouille parfaitement tout seul sans que M. Sadi ne se sente dans le besoin de prêter son concours. Qui a intérêt à une guerre des mots entre le RCD et El-Watan ? C’est, pour le moins, troublant.
La sortie de l’ancien président du RCD est d’autant plus légère qu’elle s’appuie sur des affirmations erronnées. L’Etat n’a pas payé deux années de salaires aux journalistes, comme le soutient M. Sadi, suggérant par là que les journalistes se seraient laissés acheter par les pouvoirs publics. C’est même tout à fait le contraire qui s’est passé. Le choix qui avait été proposé aux journalistes travaillant au sein des journaux d’Etat était le suivant : soit rester à leur poste et se soumettre à la ligne éditoriale imposée par l’Etat et, dans le cas d‘El-Moudjahid et d’Echaab, par le FLN (ces deux quotidiens ayant été cédés à l’ex-parti unique), soit quitter le secteur public et créer leurs propres entreprise de presse.
Pour ceux qui optèrent pour la seconde suggestion, à leurs risques et périls, le gouvernement avait prévu l’octroi d’une sorte d’indemnité de départ équivalente à deux années de salaires qui servirait à la constititution d’un capital de départ aux nouvelles sociétés de presse. Il ne faut pas confondre indemnité de départ et « paiement de salaires ». Les journalistes qui ont accepté de tenter l’aventure avaient pris tous les risques. Du reste, une grande partie des journalistes avaient préféré « tenir que courir » et décidé sagement de rester dans leurs journaux étatiques avec salaire garanti, plutôt que de s’essayer à une aventure qui pouvait très vite tourner à la mésaventure. Ce qui fut d’ailleurs le cas pour de nombreux confrères qui n’eurent pas le bonheur de rencontrer le succès et qui connaissent, jusqu’à aujourd’hui, l’épreuve du chômage.
Pour donner une idée de la peur du risque, précisons que l’actuel collectif d’El-Watan, issu en grande partie d‘El-Moudjahid, inquiet par l’aspect aléatoire de l’aventure de la presse indépendante, avait d’abord décidé de rester à El-Moudjahid. C’est l’obstination du gouvernement Hamrouche d’en faire l’organe central du FLN qui avait forcé nos confrères, de guerre lasse, à quitter le vieux journal et à suivre l’exemple des autres collectifs qui s’étaient lancés dans la création de journaux indépendants. Tout ça pour dire que les deux années de salaire ne furent en aucun cas une obole du gouvernement Hamrouche ni une solde pour mercenaires comme le sous-entend M. Sadi. Cet argent a servi à mettre en route des journaux qui ont, qu’on le veuille ou non, imposé la réalité d’une presse indépendante en Algérie, dont le RCD a bien profité, lui qui, comme bien des partis prompts à vilipender la presse indépendante, n’avaient trouvé que cette fenêtre pour s’exprimer, dans le contexte algérien où les médias d’Etat sont interdits à l’opposition. Ce fut dur, difficile, parfois désespérant, le capital étant très modeste. Mais il fallait faire avec. Tout le monde n’avait pas la chance d’avoir un Rebrab parmi ses relations.
Il est toujours hasardeux de revisiter le passé avec les yeux du présent. La piètre mémoire des hommes aidant, on se fourvoie très vite dans l’exaltation, l’enthousiasme exubérant, le jugement excessif ou le déraisonnable. En l’espèce, l’argumentaire de M. Sadi pourrait bien se retourner contre lui si, en s’inspirant de son propos, on venait à se demander quelle contrepartie avaient donné les nouveaux partis politiques en échange des aides financières et de l’attribution de locaux consenties par l’Etat à l’époque de l’ouverture démocratique.
L.M.
