Tout le monde veut tirer la couverture vers lui suite aux propos « polémiques » du candidat à la présidentielle française Emmanuel Macron sur la colonisation.
Tout le monde veut tirer la couverture vers lui suite aux propos « polémiques » du candidat à la présidentielle française Emmanuel Macron sur la colonisation.
En Algérie bien sûr, où le pouvoir veut faire croire à une victoire diplomatique à mettre à son actif, ce qui n’a pas échappé à la presse française, qui en fait également une affaire pouvant changer les équilibres politiques actuels. À travers un interminable « jeu » d’arguments, de sondages et d’intervenants, le malaise provoqué par les propos d’Emmanuel Macron au sein de la société française se reflète dans les titres de sa presse. Des grands titres s’affrontent par tribunes interposées sur le terrain glissant et passionnel d’une mémoire coloniale française, loin d’être totalement apaisée et incapable de regarder son passé avec sérénité.
Dans un contexte pré-électoral, où les déboires du candidat du parti les Républicains, François Fillon, semblent miner le camp de la droite, la presse qui le défend croit enfin tenir un moyen pour faire diversion en s’attaquant entre autres au régime de Bouteflika. Dans le « coin » de gauche, c’est une presse encenseuse, mais parfois méfiante, qui en profite pour tirer à boulets rouges sur les politiciens de droite et d’extrême droite qui se sont exprimés sur le sujet. Dans ce jeu de dupes et de mensonges, c’est l’histoire, la vraie qui en prend un sacré coup.
Une presse prisonnière de calculs politiciens
Presse et politiques français se cachent derrière le pouvoir algérien pour éviter le débat. C’est ainsi, que Le Figaro, journal droitier de l’armurier Dassault, a organisé un sondage où il demandait à ses lecteurs si Macron a « eu raison de dire que la colonisation était un crime contre l’humanité ». Le résultat est sans appel : sur plus de 107 000 votants, 77% répondaient non contre 23% qui soutenaient le contraire !
Dans le même journal, un historien, Pierre Vermeren, croit qu’Emmanuel Macron « a jeté du sel sur la plaie jamais fermée du traumatisme franco-algérien ». Faisant fi du fond de la question, Pierre Vermeren estime que le pouvoir algérien se sert de cette question pour « évacuer la honte de cette lutte fratricide » (années du terrorisme). Les autorités algériennes, derrière leur « nouveau » président (Abdelaziz Bouteflika), sont revenues à la thématique oubliée des années de guerre : la criminalisation de la France coloniale. Aidés par leurs amis français, eux-mêmes hantés par la lutte de leurs pères contre le FLN, ils ont relancé la machine idéologique pour faire oublier les 200 000 morts de la guerre des salafo-djihadistes », soutenait-il dans une tribune intitulée : « la névrose franco-algérienne et la faute d’Emmanuel Macron ». En clair de l’art de botter en touche !
Et pour revenir à la colonisation, ce professeur d’histoire contemporaine à l’Université Panthéon-Sorbonne, soutient que la conquête de l’Algérie était « bien moins rude que celle de l’Ouest américain ». Voire !
Le Point, quant à lui, croit que les déclarations de Macron sont un « dérapage » qui pourrait lui nuire dans la course aux présidentielles. « Le dérapage pourrait lui coûter cher dans le cadre de sa bataille contre François Fillon pour accéder au second tour de la présidentielle. Il pourrait inciter les électeurs qui hésitent entre les deux promoteurs du libéralisme économique et de la rigueur budgétaire à pencher en faveur du Républicain » Rien que ça ! Comme quoi dire la vérité aux Français est devenu un « dérapage » pour cet hebdomadaire de droite. Il est vrai que dans ce pays où des ministres et députés payent des proches en centaines de milliers d’euros pour ne rien faire, la vérité n’est pas bonne à avouer !!!
Dans le magazine Marianne, Vincent Roger, un élu républicain, pense que « Macron s’inscrit dans une logique islamo-gauchiste » et que ses déclarations sur la colonisation sont « une insulte à tous les pieds-noirs, aux harkis et à leurs ancêtres ».
Sur les colonnes du journal Le Monde, l’historienne spécialiste de la guerre d’Algérie Sylvie Thénault estime que « la définition juridique du crime contre l’humanité ne peut s’appliquer à la colonisation ». De l’art d’éteindre le feu quand il arrive à la maison ! Par ailleurs, elle estime que le pouvoir algérien qui « souffre d’un déficit de légitimité démocratique, a largement utilisé la dénonciation de la colonisation pour se légitimer et susciter l’adhésion des Algériens. On est donc dans un contexte d’usage politique du passé au profit du pouvoir ». Ce qu’avance cette historienne est vrai, pour autant, cela n’empêche pas le débat sur la colonisation, ni encore moins la dénonciation de sa barbarie.
Une tribune du journal du Nouvelobs, encense le président du mouvement « En marche » avec un titre sans ambiguïté : « L’implacable leçon de Macron sur la colonisation ». L’hebdomadaire s’attaque violemment aux « aboyeurs » de la droite et de l’extrême droite estimant que « Mme Le Pen, fille de l’OAS par son père, se retrouve sur un terrain qui plaira à sa base historique qui n’a toujours pas digéré les accords d’Evian. Elle peut lâcher ses aboyeurs : scandale ! Traître qui « tire dans le dos de la France » », pouvait-on lire sur cette tribune de François Reynaert. Avant de s’attaquer à François Fillon qui lui disait que « la France n’avait pas à rougir d' »avoir partagé sa culture aux peuples l’Afrique », trop content de trouver n’importe quoi qui lui permette d’échapper dix minutes aux questions sur sa femme, juge les déclarations de son rival « indignes d’un candidat à la présidence de la République ».
On finasse pour éluder le débat
Tout en considérant que le qualificatif juridique de « crimes contre l’humanité » était difficile à appliquer pour la colonisation, Reynaert, n’a pas hésité à évoquer les nombreux crimes de l’Etat colonial pour témoigner de la « barbarie de la colonisation ». Le journal Libération quant à lui, ne veut pas traiter la polémique en dehors de son contexte politique, estimant que « dans la maison Macron, réside un vice de construction » ! Enfermé dans un jeu politicien étroit, Libération ne se prononce pas sur la pertinence des déclarations de Macron sur la colonisation, mais pointe les contradictions de ce dernier. « Il dit que la colonisation est «un crime contre l’humanité», mais qu’il faut en assumer les aspects « positifs ». Il confie que les antimariage pour tous ont été «humiliés», mais il défend la procréation médicalement assistée (PMA) pour les couples de femmes. En trois mois, il change trois fois de position sur la légalisation du cannabis… ».
Jean-Charles Jauffret, historien spécialiste de l’armée française, que nous avons interrogé, soutient Emmanuel Macron en déclarant : « La guerre d’Algérie refait donc surface. En remontent les relents nauséabonds de mémoires blessées qui s’ostracisent l’une l’autre. La réflexion de François Fillon montre à quel point les politiques continuent d’ignorer le travail des historiens. En revanche, j’abonde dans le sens d’Emmanuel Macron »
Enfin, Le Parisien donne la parole à l’historien Benjamin Stora. Lui aussi « donne raison au candidat Macron ». Il estime ainsi que les historiens ont déjà « apporté la preuve de massacres en Algérie ». Fait rarissime pour cet historien habituellement prudent, Benjamin Stora a même « osé le parallèle » entre les crimes de la France coloniale et la Shoah. « Les « crimes contre l’humanité » incluent aussi bien des génocides comme la Shoah ou celui des Arméniens que des massacres de masse comme ceux qui ont été perpétrés en Afrique ou en Algérie », affirme le président du Conseil d’orientation de la Cité nationale de l’histoire de l’immigration.
Hebib Khalil
