Le Matin d'Algérie

Chadli :"Ce que j’ai voulu dire…"

L’ancien président Chadli Bendjedid n’a pas voulu interpréter la politique de Bouteflika ni s’ingérer dans les affaires actuelles. La presse a déformé ses propos. C’est, en substance, le message qu’il a voulu lancer à travers une contribution dans les quotidiens El-Khabar et quotidien Liberté, dans leur édition de jeudi 4 décembre. « Et pour mettre un terme au débat à travers lequel certains voudraient faire croire que Chadli Bendjedid voudrait brouiller les cartes, ou qu’il voudrait influer sur les convulsions politiques actuelles, ou qu’il se proposerait comme une alternative à ce que certains appellent « la crise », j’estime qu’il est de mon devoir de préciser les principaux points contenus dans ma longue intervention à El-Tarf, corriger certaines erreurs et remettre les questions soulevées dans leur véritable contexte », explique Chadli pour justifier son texte.

« Ce qui a été publié dans certains quotidiens nationaux comme articles et comptes rendus sur mon intervention à El-Tarf devant mes compagnons d’armes de la base Est et des étudiants du centre universitaire est la meilleure preuve (que) les débats autour de questions sensibles prennent, fort malheureusement, chez nous, dans la majorité des cas, le caractère d’un débat stérile, du verbiage de bas étage, d’un règlement de comptes et de l’insulte..Certes, je ne blâme pas les correspondants locaux pour les erreurs qu’ils ont commises dans la transcription des passages de mon intervention, et de les avoir sortis de leur contexte. C’est peut-être dû au fait qu’ils n’étaient pas assez informés sur les faits historiques de la révolution pour la libération. Mais je fus énormément surpris par la violence des attaques contenues dans certains articles sur ma personne et sur la période de gestion des affaires de l’État, donnant l’impression que des ficelles seraient tirées par des parties occultes qui n’ont pas intérêt à ce que Chadli Bendjedid parle. « 

Le reste de la contribution se veut une clarification historique. L’ancien chef de l’Etat insiste sur le complot Lâamouri, les déserteurs de l’armée française, le procès de Châabani et le suicide de Saïd Abid.

A propos des déserteurs de l’armée française

 » Le général De Gaulle avait tenté d’infiltrer la Révolution par tous les moyens, conformément à la politique du bâton et de la carotte. La promotion Lacoste fut la consécration de la stratégie d’infiltration de l’ALN. Après la désertion d’un groupe d’officiers algériens que Krim Belkacem a rattachés à son ministère, et furent chargés d’appliquer la stratégie du commandant Idir qui n’avait pas pris en compte les réalités du terrain, et a placé ces officiers à la tête de bataillons. Mais les moudjahidine les ont refusés et ont chassé certains d’entre eux. L’instance de la direction du trio à imposer ces officiers a causé l’éclatement de plusieurs tentatives de rébellion, à l’instar de la rébellion de djebel Châambi, ou celle de Hamma Loulou, ou encore la reddition de Ahmed Hambli.

Pour ce qui concerne Khaled Nezzar, Mohamedi Saïd l’avait envoyé à la première région dont j’étais responsable en tant que conseiller militaire. Mes adjoints dans la région l’ont refusé au début. Mais j’ai réussi à les convaincre de la nécessité de respecter les ordres de la hiérarchie. Il est resté avec nous, en dépit du fait que nous sachions qu’il travaillait pour le compte du gouvernement provisoire.

A propos du procès de Châabani

C’est moi qui ai fait avorter la rébellion de Châabani lorsque j’étais commandant de la Ve Région militaire. J’ai ensuite constitué un tribunal révolutionnaire pour le juger. Boumediene m’a contacté pour me dire : « Le président Ben Bella m’a désigné membre de ce tribunal au côté de Saïd Abid et de Abderrahmane Bensalem. » Boumediene a ajouté : « Le Président vous demande de le condamner à mort, et si tu ne me crois pas, contacte le Président dès que tu arrives à Alger et il te dira la même chose. » J’ai cru Boumediene, car il n’avait pas l’habitude de me mentir. Je voudrais, ici, rectifier de fausses informations qui ont été publiées sous forme de témoignages dans la presse nationale selon lesquelles Ahmed Benchérif, Ahmed Draia et Ahmed Abdelghani étaient membres de ce tribunal, ce qui est faux.

Le tribunal a été constitué par les officiers cités ci-dessus et il fut présidé par un juge civil d’Alger, nommé Zertal. Nous sommes allés à Oran où Châabani était emprisonné avec un autre groupe de prisonniers politiques à la prison de Sidi El-Houari, dont Mohamed Khobzi, Mohamed Djeghaba, Hocine Sassi, Tahar Lâadjal, Saïd Abadou, Ahmed Taleb El-Ibrahimi et d’autres opposants à Ben Bella.

Le procès n’a pas duré longtemps. Après délibération, Châabani fut condamné à mort pour tentative de rébellion contre le pouvoir et d’incitation à la zizanie au sein de l’armée. Après le prononcé du verdict, nos regards se sont croisés, et j’ai été saisi par un sentiment selon lequel aucun d’entre nous n’était convaincu de cette lourde sentence. C’est pourquoi nous avons demandé à Châabani d’introduire une demande de grâce auprès du président Ben Bella. Il nous a dit, l’air abattu : « Demandez-le, vous, en mon nom. »

Nous avons chargé Saïd Abid, en tant que commandant de la 1re Région, de le faire et de prendre attache avec Ben Bella. Mais Ben Bella a non seulement refusé catégoriquement notre requête, mais a insisté pour l’application de la sentence telle que décidée par le tribunal, considérant que le verdict ne pouvait donner lieu à un pourvoi en appel. Lorsque Saïd Abid nous en a informés, je lui ai dit : « Demande la grâce en notre nom, nous les officiers, et dis au Président que Châabani est un moudjahid et un compagnon d’armes. Tu nous as ordonné de le condamner à mort. Nous l’avons fait. Et nous croyons qu’il ne le mérite pas. Il te demande à présent de commuer sa peine de mort en peine de prison. »

Lorsque Saïd Abid l’a contacté de nouveau, Ben Bella lui a répondu nerveusement : « Je vous ai dit exécutez-le cette nuit. » Il a insulté Saïd Abid et a même insulté sa mère, et lui a dit : « Je t’interdis de me contacter une autre fois », et il a raccroché. Le 3 septembre, Châabani fut exécuté à l’aube dans une forêt près de Canastel, en présence des membres du tribunal. Des membres de la Gendarmerie nationale ont également assisté à l’exécution. Il y avait une forte présence de la Gendarmerie nationale. J’ai compris alors qu’ils craignaient qu’on le fasse sortir avant l’exécution. Après l’exécution, ils ont mis son cadavre dans un cercueil et a été enterré dans un endroit inconnu.

On m’a dit, par la suite, que Ben Bella s’apprêtait le lendemain à partir au Caire et lorsqu’il a lu dans les journaux l’annonce de l’exécution de Châabani, il s’est écrié : « Dommage ! comment ils ont exécuté un jeune officier comme Châabani ? »

A propos du suicide de Saïd Abid

Après l’échec du coup d’État de Tahar Zbiri, Saïd Abid fut retrouvé mort dans son bureau. Des rumeurs avaient circulé, à l’époque, disant qu’un commando l’aurait assassiné, d’autres accusaient Slimane Hoffmann de l’avoir exécuté et d’autres rumeurs encore qui circulent dans pareilles circonstances. Les commandants des bataillons de la Ire Région ont cru à la rumeur de l’assassinat de Saïd Abid. Ils ont organisé des sit-in dans les casernes et y ont fermé les portails, interdisant l’accès à toute personne, annonçant ainsi leur non-reconnaissance du pouvoir en place.

Boumediene était sage. Il ne s’est pas emporté et n’a pas fait recours à la force, parce qu’il était conscient de la dangerosité de la situation. Il a tenté de calmer la situation et m’a contacté pour me demander de les convaincre de renoncer à ce qu’ils sont en train d’entreprendre. J’ai réussi à convaincre les commandants des bataillons de mettre fin à la rébellion et je me suis engagé, avec eux, à enquêter sur la mort de Saïd Abid.

Je suis allé au domicile de Saïd Abid. Sa femme m’a raconté les détails de la dernière communication téléphonique qu’elle a eue avec lui et m’a confirmé qu’il s’est effectivement suicidé après les pressions exercées sur lui par les partisans de Tahar Zbiri.

Par Chadli Bendjedid (Traduction : Azzeddine Bensouiah- LIberté)

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