PAR HAKIM LAALAM
Le dégommage d’Amine Zaoui de son poste de directeur de la BN, la Bibliothèque nationale. Plus que de la lassitude, une immense fatigue. Plus que de la rage froide, un froid de morgue. Interface heureuse d’un double emploi intelligent des langues arabe et française, producteur impénitent de sens, de mots et de livres, Zaoui représente à mes yeux cette preuve d’une cohabitation possible et harmonieuse entre deux blocs que l’on a toujours voulu opposer, maintenir en état de guerre : «les arabisants» et «les francophones ». Les guillemets sont utiles, tant Zaoui s’est employé à rendre ces intitulés génériques ridicules, étroits et vidés de substance. Les frontières barbelées entre les deux cultures, Amine les combat chaque jour. A sa manière. Inlassablement. En faisant de sa structure le creuset des rencontres jusque-là impossibles, jusque-là entachées de suspicion inquisitoire ou tout simplement bannies. Un homme du livre était à la bibliothèque, temple du livre par excellence. Et c’est cela qui aurait été (j’emploie, là encore, le conditionnel) arrêté, suspendu, avorté. La tribu AC, celle des Adorateurs de Ciseaux, aidée par l’autre tribu, encore plus puissante, celle des GT, les Gardiens du Temple, pourront invoquer ce qu’elles voudront bien invoquer : l’épisode Benchicou et l’invraisemblable histoire du vrai faux numéro d’ISBN. Elles pourront aussi arrondir leur bouche en cul-de-poule devant cet autre épisode, celui du poète Adonis. Ces tribus-là peuvent faire ce qu’elles veulent. C’est d’ailleurs ce qu’elles font. Sans s’en priver. Ne me reste dans mon immense lassitude que ce constat terrible, mais pas nouveau : le sadisme atavique de ce régime. S’il l’a fait, le pouvoir a limogé Zaoui, directeur de la Bibliothèque nationale, le jour de l’ouverture du Salon du livre. A ce niveau-là, ce n’est plus seulement du sadisme, c’est de la perversion. Lassitude ! Je fume du thé et je reste éveillé, le cauchemar continue.
H. L.
