Le Matin d'Algérie

Ali Benflis : "L’Etat n’est plus l’Etat de tous mais seulement l’Etat de quelques-uns"

Extraits de l’intervention de M. Ali Benflis, Président de Talaie El Hourriyet, à l’occasion de la rencontre régionale de Chlef

(…) Votre région est connue pour être l’une des plus politisées du pays. Rien de ce qui est politique n’échappe à votre vigilance toujours en éveil. Vous suivez avec une rare attention tous les développements politiques dans notre pays. Vous êtes des observateurs avertis de tous les faits politiques qui s’y déroulent.

Pour toutes ces raisons, j’ai estimé qu’il était utile pour vous comme pour moi, que nous consacrions notre rencontre d’aujourd’hui au système politique dans notre pays et à l’impérieuse nécessité de sa refondation à travers une transition démocratique consensuelle, ordonnée et apaisée.

Il y a de cela deux semaines, le Secrétariat national de Talaie El Hourriyet chargé des Etudes et de la Formation a produit un Livre Blanc sur ce qu’il a appelé le coup de force constitutionnel du 7 février 2016. Dans le cadre de la préparation de ce Livre Blanc, ce que le parti compte de juristes et en particulier d’experts en droit constitutionnel, en droit public, en sciences politiques et en sociologie politique s’est trouvé face à un défi intellectuel insurmontable : celui de classer le régime politique algérien parmi les régimes constitutionnels connus dans le monde.

Nos experts se sont demandés si notre régime politique était de type présidentiel et ils ont conclu que non. Ils se sont demandés si notre régime politique était de type présidentialiste et ils on conclu que non. Ils se sont demandé si notre régime politique était de type semi-présidentiel et ils ont conclu que non. Ils se sont demandé si notre régime politique était de type parlementaire et ils ont conclu que non. Ils se sont demandé si notre régime politique était un régime d’assemblée et ils ont conclu que non. Ils se sont donc trouvés dans l’impossibilité de classer notre régime politique dans quelque catégorie que ce soit parmi tous les régimes politiques connus dans le monde. En conséquence ils ont dû trouver une solution à ce dilemme et ils ont qualifié le régime politique algérien d’hyper- présidentialiste.

Notre régime politique est unique ; il n’a pas d’équivalent dans le monde ; il est même difficile de le rapprocher d’un autre régime politique connu universellement. Quelles sont donc ces caractéristiques qui font de notre régime politique une singularité ? Quelle est sa nature que n’ont pas les autres régimes politiques dans le monde ? Et quelles sont ses spécificités qui le rendent incomparable et inclassable ?

Plus que sur des institutions, notre régime politique est bâti sur un culte : le culte de la personnalité, le culte de l’homme providentiel, le culte de l’homme fort et le culte du zaimisme. Notre pays n’a jamais connu de tels excès et une telle dérive. Cette dérive est étrangère à nos valeurs, à notre culture et à notre conception du gouvernant. Notre pays n’a jamais vécu une situation ou un homme – et un homme seul- est placé au-dessus de l’Etat, de la Nation, de la Société, de la Constitution et des lois.

Ce culte de l’homme providentiel, ce culte de l’homme fort, ce culte du Zaim ont quatre conséquences particulièrement graves :

Dans notre système politique, il n’y a ni séparation ni équilibre des pouvoirs ; il y a qu’une concentration des pouvoirs entre les mains d’une personne que les clientèles qu’elle a constituées autour d’elle présentent comme l’homme providentiel et l’homme fort dont le pays aurait besoin.

De ce fait, le pouvoir personnel n’accepte pas de contre- pouvoirs, il n’accepte pas d’être responsable devant quelqu’un d’autre ; il n’accepte aucun contrôle de qui que ce soit et il n’accepte pas de rendre compte à qui que ce soit.

Le culte de l’homme fort et de l’homme providentiel est un premier mal dont souffre notre système politique. Mais il y a un second mal dont souffre le système politique national : il s’agit du mal de l’illégitimité et de la non représentativité. De la base au sommet, aucune institution n’est légitime et représentative dans notre pays.

La non représentativité de nos institutions est le résultat direct de la non participation d’un grand nombre de nos concitoyennes et nos concitoyens à tous les processus électoraux quelle que soit leur nature : présidentielle, législative ou municipale. Cette non participation a battu des records durant la décennie écoulée comme le révèlent les statistiques officielles même sur- évaluées. Cette désaffection citoyenne à l’égard du vote a atteint de telles proportions qu’il est possible de parler d’une protestation civique de grande ampleur. Quelles sont les raisons de cette désaffection inquiétante pour quiconque sait que la puissance d’un Etat, la cohésion d’une Nation et la stabilité d’une société dépendent avant tout de la confiance que les citoyennes et les citoyens accordent aux gouvernants, de la crédibilité qu’ils leurs reconnaissent et de leur autorité qu’ils acceptent et ne contestent pas car elle n’est pas contestable ?

La première raison est que l’Algérienne et l’Algérien savent qu’ils ne sont pas des citoyens dans leur propre pays. Ils savent qu’ils existent dans notre pays une supra-citoyenneté ou une citoyenneté absolue réservées à une minorité et une infra citoyenneté ou une citoyenneté relative concédées à la majorité. Celui qui ne se sent pas citoyen ne vote pas. C’est le moyen dont il dispose pour signifier aux gouvernants sa désapprobation de leur gouvernance solitaire des affaires de la Nation, son inacceptation du statut de mineur politique qu’ils lui imposent et son insatisfaction quant à son exclusion ou sa marginalisation de la prise de décisions qui le concernent au premier chef.

La seconde raison est que l’Algérienne et l’Algérien savent que leur vote ne compte pas. Un système personnalisé et autoritaire comme le nôtre ne s’accommode pas de l’expression citoyenne libre et sans contrainte. Tous les régimes totalitaires se conçoivent comme omniscients, omnipotents et infaillibles. Le régime politique qui nous est imposé ne fait pas exception à cette règle. Il pense qu’il est le seul à savoir ce qui est bon ou mauvais pour nous. Il nous ordonne de lui confier nos sorts individuels comme la destinée du pays sans discuter et les yeux fermés. Il se met à l’avant et nous demande de nous mettre derrière lui et de le suivre sans dire un seul mot sur la marche qu’il nous impose, sur la direction qu’il prend ou sur la destination vers laquelle il veut nous mener et qu’il est le seul à connaitre.

Le régime politique en place s’écoute parler mais ne vous écoute pas ; il fixe des objectifs sans se donner la peine de s’assurer qu’ils correspondent aux vôtres ; il fixe des marches à suivre sans dialoguer et sans se concerter avec vous et n’attend de vous que docilité, allégeance et obéissance aux ordres.

La troisième raison est que l’Algérienne et l’Algérien savent que l’Etat n’est plus l’Etat de tous mais seulement l’Etat de quelques-uns ; ils savent que les institutions ne sont pas là pour parler en leur nom, pour défendre leurs intérêts et protéger leurs droits ; ils savent que même l’administration publique est plus soucieuse de complaire au régime politique en place et à lui témoigner son allégeance qu’à prendre en charge et à satisfaire les besoins et les attentes des citoyennes et des citoyens.

C’est ainsi que s’est creusé et que s’élargit de jour en jour le fossé entre les gouvernants et les gouvernés. Dans notre pays le peuple est sur une rive et ses dirigeants sur une autre ; entre eux, il y a plus qu’une incompréhension et plus qu’un malaise : il y a une rupture du dialogue ; il y a rupture de la relation de confiance et il y a déliquescence de l’autorité. Dès lors que les dirigeants se murent dans des tours d’ivoire, qu’ils élèvent des remparts contre tous ce qui est critique, contradictoire et dérangeant et qu’ils croient avoir raison contre tout le monde, un tel comportement affaiblit l’Etat, déstabilise la société et met la cohésion de la Nation en péril.

Mais il n’y a pas que la non représentativité des institutions, il y a aussi leur illégitimité. Vous savez tous ou se trouve la source de cette illégitimité. Elle est dans la fraude honteuse et infamante qui confisque votre volonté, qui détourne vos voix et qui fausse vos choix. Le bulletin de vote que l’on force à exprimer ce qu’il n’a pas exprimé ce n’est pas seulement un bout de papier que l’on manipule et que l’on jette. C’est beaucoup plus que cela et c’est beaucoup plus tragique que cela : ce sont des citoyennes et des citoyens que l’on prive de leur droit sacré de choisir leurs dirigeants ; ce sont des citoyennes et des citoyens que l’on empêche de participer effectivement à la gestion des affaires publiques ; ce sont des citoyennes et des citoyens dont la citoyenneté est atteinte en ce qu’elle a de plus sacré : le sentiment d’appartenance à un Etat vertueux, un Etat de droit, juste et impartial.

La fraude c’est aussi un peuple auquel l’on enlève sa souveraineté ; un peuple qui cesse d’être la source de tout pouvoir ; et un peuple qui voit l’Etat et les institutions qui sont censés être à son service, réorientés vers d’autres desseins que les siens.

Lorsque l’on parle de bonne gouvernance pour notre pays, c’est d’abord de légitimité et de représentativité qu’il s’agit.

Dans ce cadre là beaucoup de questions se posent à vous comme à moi et ces questions qui se posent à moi, je les adresse directement à vous :

Comme nous venons de le voir notre système politique souffre de mal du culte de l’homme providentiel et du culte de l’homme fort comme il souffre du mal de l’illégitimité et de la non représentativité de nos institutions. A côté de ces deux maux, notre système politique souffre d’un troisième mal qui a pour nom l’absence d’un projet national mobilisateur et rassembleur.

Qu’est ce qu’un projet national ?

Un projet national sert à informer nos concitoyennes et nos concitoyens du système politique que nous voulons pour notre pays et à solliciter d’eux son acceptation.

Un projet national sert à porter à la connaissance de nos concitoyennes et de nos concitoyens le modèle économique souhaitable pour notre pays et à le faire bénéficier de leur assentiment et de leur implication.

Un projet national sert à proposer à nos concitoyennes et à nos concitoyens un modèle de société dans laquelle ils souhaiteraient vivre et qui les inciteraient à se joindre à sa construction.

Le système politique en place n’est pas conçu pour un pays et pour un peuple. Il est conçu pour un homme et un homme seul. Il est conçu pour un pouvoir personnel à vie, là est son but et son but unique. C’est pour cette raison que notre régime politique ne ressemble à aucun autre régime connu dans le monde : il n’est ni présidentiel, ni présidentialiste, ni semi- présidentiel, ni parlementaire ni d’assemblée comme je viens de le souligner devant vous il y a quelques instants. On n’y trouve ni séparation ni équilibre des pouvoirs mais seulement une extrême concentration des pouvoirs entre les mains d’un seul homme. Notre pays attend toujours sa modernisation politique car la dernière révision constitutionnelle n’a d’aucune manière mis fin à ses archaïsmes. Notre pays attend toujours la naissance de l’Etat de droit où la citoyenneté serait réhabilitée, où la souveraineté populaire serait respectée, où les libertés et les droits seraient protégés, où le gouvernant serait responsable et comptable de ses actes, où la Constitution et les lois seraient inviolables et où l’Etat serait garant de l’intérêt général et non celui d’intérêts particuliers.

Nous n’avons pas non plus de modèle économique. Nos dirigeants nous répètent qu’ils ne veulent ni d’une économie libérale ni d’une économie socialiste. Deux refus ne font pas un modèle. Encore faudrait-il que nos dirigeants ne se limitent pas aux modèles dont ils ne veulent pas et qu’ils nous éclairent sur le modèle qu’ils veulent pour notre pays.

Le régime politique en place ne sait peut être pas quel modèle choisir et comment le bâtir mais notre peuple le sait.

Notre peuple ne veut pas d’une économie rentière que tout retournement dans la conjoncture énergétique mondiale mène à la faillite ; notre peuple ne veut pas d’une économie nationale presque totalement dépendante de l’étranger pour la satisfaction de la quasi- totalité de nos besoins ; notre peuple ne veut pas d’une économie nationale à laquelle le gaspillage, les pratiques économiques et commerciales illicites de même que la corruption font subir une hémorragie à large échelle ; notre peuple ne veut pas d’une économie nationale gangrénée par le clientélisme, le népotisme et le favoritisme ; notre peuple ne veut pas d’une économie nationale soumise aux diktats politiques et bureaucratiques.

Notre peuple veut une économie nationale ou toutes les ressources naturelles et toutes les capacités humaines abondantes dont nous disposons seraient valorisées ; notre peuple veut une économie nationale où toutes les sources de la diversification, de la création des richesses seraient mobilisées ; notre peuple veut une économie nationale où la liberté d’initiative seraient réhabilitée, encouragée et protégée ; notre peuple veut une économie nationale ou la production seraient facilitée et où la spéculation sous toutes ses formes seraient combattue avec vigueur ; notre peuple veut une économie nationale dynamique, compétitive et ouverte sur le monde.

Notre gouvernance économique actuelle n’a tiré aucun enseignement de nos échecs économiques passés ; elle a reproduit les mêmes erreurs et conduit aux mêmes échecs. Bien plus que cela et alors qu’elle avait à sa disposition une manne financière sans précédent qui ne se représentera plus, elle a privé le décollage économique de notre pays de conditions favorables dont il n’a jamais bénéficié auparavant.

L’impasse politique et la faillite économique auxquelles le régime politique en place a conduit le pays ne sont pas sans conséquences au plan social.

Notre société a perdu ses repères et ses références morales ; elle s’est éloignée de ses valeurs ancestrales ; les valeurs d’égalité, de solidarité et de justice sociale y ont perdu leur sens et leur substance ; la course à l’argent facile –et même douteux- à supplanté, dans l’échelle de nos valeurs, le travail, l’effort et les gains honnêtement acquis ; l’exclusion et la marginalisation sévissent dans notre société en ne provoquant que mépris ou indifférence ; le clanisme, le régionalisme, les égoïsmes et le repli sur soi ont pris des proportions qu’on ne leur connaissait pas.

Notre société est devenue une société atone, amorphe et dévitalisée. Pourquoi ? Essentiellement parce que le régime politique en place la maintient dans la stagnation et dans l’immobilisme et parce que ce même régime politique préfère, à tout prendre, une société qui baisse les bras et se résigne à son sort à une société vivante, dynamique, innovante, tolérante et ouverte sur le monde.

Nous ne revendiquons pas une transition démocratique pour le plaisir de revendiquer une transition démocratique. Nous ne revendiquons pas une transition démocratique seulement parce que le rôle de l’opposition est de troubler la quiétude du pouvoir en place et de lui mener la vie dure. Nous ne revendiquons pas une transition démocratique parce qu’une transition démocratique est une mode et que nous voulons être à la mode. Nous ne revendiquons pas une transition démocratique par suivisme aveugle et irréfléchi de ce qui se fait ailleurs dans le monde. Nous ne revendiquons pas une transition démocratique parce que nous serions des désœuvrés qui se chercheraient une occupation à moindre frais.

Non ! Nous réclamons une transition démocratique parce qu’elle est dans l’intérêt de notre pays. Nous réclamons une transition démocratique parce qu’elle est vitale pour notre pays. Nous réclamons une transition démocratique parce que le redressement et le renouveau de notre pays ne s’accompliront pas sans elle car c’est elle qui fournira à notre pays un nouveau cap, de nouvelles ambitions et de nouvelles perspectives. Nous réclamons une transition démocratique pour notre pays car c’est d’elle que viendra la fin de l’immobilisme, de la stagnation et de la régression.

Sachez bien et sachez tous que la pérennité du régime politique en place est synonyme de l’échec répété et des reculs renouvelés. La transition démocratique est quant à elle synonyme d’horizon nouveau plus prometteurs et de marche en avant plus mobilisatrice et plus rassembleuse.

Voilà les grandes idées que j’ai tenu à partager avec vous aujourd’hui au sujet de la nécessaire modernisation de notre système politique dont l’archaïsme empêche notre pays d’aller de l’avant et de progresser. Moderniser notre système politique c’est le refonder. La refondation passe par une transition démocratique que tous les enfants de notre pays sauront concevoir et conduire ensemble avec vision, sagesse et résolution. J’espère que ces idées vous ont été utiles et qu’elles ont contribué à vous informer de la nature des défis que nous ne pourrons relever qu’à travers un rassemblement pour le changement.

Je vous remercie

Ali Benflis

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