Au quarantième jour de leur mort, nous l’ouvrirons. Et nous saurons.
Nous saurons que la fabuleuse idée de dire oui à tout et à tout le monde, c’est comme si on n’existait pas. C’est un enfant du Rif qui le dit : Benjelloun.
Nous saurons qu’être intellectuel, c’est d’abord batailler contre son époque. C’est un enfant d’Alger qui le dit : Camus.
De l’enfant de Tunis, Moncef Marzouki, nous retiendrons la honte d’être troubadours de la bay’a.
Et nous nous rappellerons l’épitaphe d’Oulkhou : «Alors, dis et meurs !»
Nous ouvrirons le testament de Mahmoud Derouiche et de Youcef Chahine et nous le placarderons sur le ventre de nos mères.
«Dire oui à tout et à tout le monde, c’est comme si on n’existait pas.»
C’est le testament laissé aux soubrettes d’Alger. Anxieuses et perplexes : «Sous quelle dictée vais-je écrire, celle du général Toufik ou celle de Bouteflika ? Tout est si flou, et j’ai un journal à vendre avant la levée du jour…»
C’est le testament pour les artistes-camelots, les créateurs indifférents à la grandeur et les cinéastes qui plantent leurs caméras près du coffre de Khalida Toumi.
Prêts à tourner la manivelle dans le sens du vent.
Ils maudissaient Zinet et tout ce qui a survécu d’Aloula, ils maudiront Chahine : «Qu’y a-t-il à réformer chez nos dictateurs dont chacun veut être le «Dieu» du monde arabe ? Changer tous les cinéastes en danseuses du ventre ?»
C’est le testament à tous ces rimeurs qui rivalisent d’obséquiosités en déclamant des vers grassement payés, à la gloire du maître. «Nous serons un peuple lorsque nous insulterons le sultan et le chambellan du sultan, sans être jugés», leur rappelle Derouiche.
En attendant le doigt qui leur désignera, enfin, le nom de leur nouveau maître, les dernières nouvelles du DRS et ce qu’il est advenu des karkabous et de la «ouhda thalitha»,les soubrettes d’Alger pleurent Darouiche, pleurent Chahine, à la façon des femmes pleureuses, les «hazniates», ces femmes dont on louait les services, selon l’antique tradition judéo-arabe, pour sangloter, gémir et implorer le Ciel lors des obsèques du défunt.
***
Au quarantième jour de leur mort, nous l’ouvrirons.
Et nous apprendrons de Derouiche et Chahine qu’on peut être artiste, arabe et indépendant, étranger à la baya’â.
«Wakh ya Moulay !»
Qui peut se soustraire à la bay’a, dans nos dictatures sans se rendre coupable du pire péché, la fitna, la discorde ?
Le récalcitrant est alors éliminé.
Il devient mécréant, communiste, traître ou athée.
Il devient «fils de pute.»
***
Au quarantième jour de leur mort, nous l’ouvrirons.
Nous ouvrirons le testament de Mahmoud Derouiche et de Youcef Chahine et nous le placarderons sur le ventre de nos mères.
«Comment nait-on fils de pute ?»
Mohamed Benchicou
Extrait de la chronique parue dans le dernier numéro d’El-Khabar-Hebdo.
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