Le Matin d'Algérie

Débat : Le Changement ? Parlons en

Par Si Mohamed Baghdadi

En reprenant le cycle de ses conférences débat, le CCDR s’est donné un but : élaborer, collectivement et démocratiquement, « Un Projet pour l’Algérie. »

Cette visée est d’abord sous tendue par la nécessité d’établir un bilan objectif, sans parti pris ni complaisance ; sur la base d’une organisation à affiner après concertation avec les partenaires.

La première conférence débat avait pour thème : « le développement économique et social : quels critères pour une évaluation objective ? ».

Posée en ces termes, la question semblait être installée dans une perspective plus académique que politique.

Or, tant l’exposé de Hamid Ait Amara que le riche débat qui s’ensuivit, firent ressortir tout le contraire. Il s’agissait, en fait, d’un débat essentiellement politique.

1 – Le paradigme de la dépendance

C’est le paradigme de la dépendance que choisit Ait Amara pour construire sa démarche et sa démonstration, articulées en trois moments complémentaires :

La dépendance, sa nature, les secteurs de sa manifestation et les formes de celle-ci.

Quoi faire pour sortir de la dépendance ?

Quel pouvoir pour piloter le système économique et impulser un développement économique et social au bénéfice du plus grand nombre ?

La dépendance

N’ayant pas voulu aborder son sujet de manière « classique », le conférencier est allé d’emblée vers ce qui lui semblait être primordial :

Procéder à la déconstruction politique du concept de dépendance et de ses multiples incarnations dans le réel, dont la complexité n’a certainement pas permis une investigation plus fouillée.

Il a ainsi mis en évidence trois aspects de la dépendance qui lui ont paru plus déterminants que d’autres, révélés par le débat :

La dépendance vis-à-vis des hydrocarbures

La dépendance alimentaire

La dépendance technique

Le débat permettra de lever le voile sur d’autres formes de dépendance, comme :

La dépendance intellectuelle à propos de laquelle le Pr. Chaulet livrera l’expression savoureuse de l’un de ses amis en visite au pays : « Que se passe-t-il ? En Algérie, on ne pense plus, on dépense ! » Et l’on serait tenté de poursuivre : « Et lorsqu’on dépense, on est sous dépendance. »

Il suffit pour s’en convaincre de faire état des sociétés d’audit installées en Algérie qui, exploitant des cerveaux algériens à la compétence et à l’expérience avérée, participent au transferts de devises vers l’étranger. Selon les chiffres donnés par Ait Amara prés de 10 milliards de dollars ont été transférés en 2007. Autrement dit, nos forces de travail et de production sont exploitées sur place pour enrichir l’Europe et le capital international.

Les exemples peuvent être cités à foison pour illustrer cette forme d’auto dépendance dont la nature rentière est évidente. Citons deux exemples récents pour donner un éclairage plus concret à cette assertion :

La wilaya d’Alger s’apprête à lancer une campagne de dératisation et de démoustication en faisant appel à des laboratoires étrangers. A quoi servent les structures nationales, pour ne parler que de l’Institut Pasteur ?

Télécom Algérie met enfin sur le marché des annuaires téléphoniques grâce au savoir faire d’une société étrangère.

Question : n’avons-nous pas en Algérie les compétences exigées pour mener à bien de pareilles opérations ? il est vrai que prés de 400.000 cadres algériens ont quitté le pays pour aller enrichir les pays où ils ont élu domicile. Et que dans les années 70 la culture du clé en mains, puis du produit en mains, n’avait-elle pas installé une certaine forme de dépendance par rapport au savoir faire étranger appelé à l’époque transfert de technologie ?

Ce rappel a uniquement pour but de montrer que la dépendance a une histoire ; des racines dans les pratiques anciennes, même si leur but proclamé était de libérer les énergies nationales. N’y a-t-il pas dans certains choix politiques, un revers de médaille servant le contraire du but proclamé ?

En outre, pour être complet, il convient également de citer d’autres formes de dépendances :

La dépendance scientifique

La dépendance culturelle

La dépendance médiatique

La dépendance militaire

Le tout couronné par la dépendance politique donnant à cet ensemble de dépendances, la cohérence globale d’un système complexe finalisé : le système néo libéral, exerçant sur le monde une hégémonie quasiment sans partage, aujourd’hui.

Quoi faire pour se libérer de la dépendance ?

D’après Ait Amara, la malédiction de la dépendance au triple visage

( hydrocarbures, nourriture et technique) ne peut être conjurée que par un changement de structure de notre économie, pour :

réduire la dépendance vis-à-vis du pétrole et du gaz d’une part,

définir et mettre en œuvre une stratégie d’industrialisation pour inverser et, à tout le moins, diminuer le rapport importations/exportations,

et impulser une véritable politique agricole pour évoluer, autant une faire se pourrait, vers l’auto suffisance alimentaire.

Pour illustrer son propos le conférencier n’a pas manqué de donner des chiffres éloquents en la matière, notamment ceux de 1958 (année du plan de Constantine) et ceux de 2007 – PIB :

Secteurs 1958 2007

Agriculture 26% 7.65 %

Industrie 17% 5.23 %

Hydrocarbures 6% 45.14%

Quel pouvoir de pilotage ?

Il est évident que l’essentiel ne réside pas en la conception d’alternatives fiables et crédibles, si cela n’est pas soutenu par le pouvoir d’infléchir le pilotage de l’économie. Surtout que nous vivons, tant au plan national qu’international, une période de véritable inquisition idéologique.

Ait Amara dira de « terrorisme intellectuel ». Mais c’est tout comme !

Certains parlent dès lors de forte dépendance médiatique, puisque le credo, le viatique du néo libéralisme est répandu par journalistes, experts et chercheurs aux ordres. Et que les journalistes, experts et chercheurs, libres par rapport à la pensée dominante, sont vilipendés et pourchassés comme hier Galileo Galilée l’était par la toute puissante inquisition papale ! Et pourtant elle tourne !

Le débat

A l’exception de quelques interventions voulant traiter du thème de manière académique, en évoquant indicateurs et critères pertinents, pour mesurer le développement d’une Nation et permettant de le comparer aux pays voisins ou à d’autres plus développés, pour mieux mesurer nos retards et, partant, les efforts de rattrapage à déployer – comme s’il n’y avait pas de questions plus fondamentales à se poser, entre autres : pourquoi accepter :

le mode de vie consumériste que le système le capitaliste fait à toute une planète,

la logique prédatrice de l’accumulation sans fin et du profit sans limites, au détriment de fins humanistes,

le mythe du développement et du progrès menant vers la dégradation inexorable du monde, de l’homme et de son environnement….

le débat aborda, au travers de questionnements et de développements, puisant leur pertinence, soit dans l’histoire soit dans les réalités du moment.

quelques moments politiques parmi il faut relever pour l’essentiel :

Des appréciations quant à la démarche, tant du côté du pouvoir que de celui de son opposition :

Halte à la sinistrose

Il n’y aura pas de grand soir

Ni de chasses aux sorcières

Halte au terrorisme intellectuel

Constater c’est bien, mais proposer c’est mieux !

Nous avons été et sommes encore, face à une stratégie du démantèlement de l’économie commencée dans les années 80.

Est-on capable d’être réformiste ?

De proposer une utopie, un rêve à des jeunes habités par des pulsions mortifères et qui ne rêvent plus que de fuir leur pays ?

Le leitmotiv relatif à l’opacité et au manque de visibilité du projet du pouvoir. A quoi il fut répondu que le projet du pouvoir est plus clair que ne veulent le voir ceux qui prétextent un manque de visibilité.

Il s’agit d’un projet néo libéral chevillé à la grande mouvance internationale, évoluant à sa périphérie et y remplissant les fonctions et objectifs attendus de lui.

La chose est on ne peut plus patente dans le secteur des Mines et de l’énergie dont le ministre est un ancien cadre de la Banque Mondiale.

La définition d’une démarche méthodologique dont les principaux moments ont été mis en exergue :

Décrire et déconstruire le projet dominant, prolongement du projet néo libéral, hégémonique et à l’œuvre sur l’ensemble de la planète.

Elaborer le projet de rupture qui, en fait, est un projet d’émancipation et de développement économique et social équilibré.

Définir les formes et mécanismes de gouvernance, propres à en assurer un pilotage au bénéfice du plus grand nombre ; alors que le projet dominant ne l’est que pour des minorités rentières, assujetties au grand capital international.

Rédiger un livre blanc à publier sous des formes pouvant lui assurer une diffusion populaire capable de nourrir un débat démocratique, ouvert à toutes les couches de la société.

En guise de conclusion

Il est évident que cette contribution, centrée sur l’essentiel, n’a pas totalement rendu compte de la richesse tant de la conférence d’ouverture que du débat qui s’en est suivi.

Dans cette perspective, latitude a été laissée à tout un chacun – surtout ceux qui ont donné des chiffres pour illustrer leurs thèses et que nous n’avons pu relever – de prolonger, à sa manière, le débat et de l’enrichir par de nouvelles idées et propositions, en transmettant un écrit à :cidemo2006@yahoo.fr.

Pour ma part, je considère que la conférence débat a posé, outre les conditions d’émergence du paradigme du changement et de sa réalisation, celui du rapport du politique au scientifique et au technique. De ce point de vue, l’histoire foisonne d’exemples où la science et la technique ont été appelées au secours de certaines politiques pour les justifier ; que l’on remonte à la fameuse affaire Lyssenko ou que l’on évoque les justifications scientifiques, techniques et polémologiques évoquées par l’administration Bush, pour justifier l’injustifiable et inhumaine guerre, menée par les Etats-Unis, contre le régime et le peuple irakiens. « Science sans conscience n’est que ruine de l’âme », aurait dit un honnête homme du seizième siècle, mais qui s’en souvient au vingt et unième ?

Elle a aussi permis de mettre en évidence une incontournable réalité : à quoi servent les alternatives lorsque l’on ne détient pas le pouvoir de les mettre en œuvre et, à tout le moins, d’infléchir le projet dominant et d’en atténuer les effets néfastes, sur les moins nantis ?

Dans le même ordre d’idées, elle justifie la nécessité de l’effort de réflexion démocratique et de création collective, comme formes de résistance aux idées dominantes qui ne cessent de polluer la pensée planétaire.

Enfin, elle fonde la démocratie, la liberté d’association, de pensée et d’expression comme devoir citoyen auquel se dérober serait faire le lit de l’indifférence, et entretenir le courant de découragement et de démobilisation qui gagne de plus en plus une société sans repères et sans modèles ou forces d’entraînement.

SMB

le 15.06.08

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