C’est l’occasion de revenir sur 1992, la responsabilité de l’Armée dans la réconciliation nationale et le choix de Bouteflika.
Je pense qu’il est temps de clamer que l’Armée a fomenté Janvier 1992 plus pour elle-même, pour la famille, que pour le « salut national ». Chafik Mesbah le dit en filigrane : « Ils craignaient que le FIS ne liquide même physiquement les chefs militaires… » Et 1992 ne s’appuyait sur aucun « projet démocratique. » Bien au contraire : on sait maintenant qu’une partie des généraux ont été les véritables inspirateurs de la réconciliation avec les islamistes, réconciliation conçue comme un pacte avec « la famille d’en face » et dont Chafik Mesbah avoue qu’elle « a généré une illusion trompeuse de situation dépassée avec l’idée que le terrorisme avait disparu » et occasionné des « dégâts causés sur le niveau de mobilisation des forces de l’ordre et leur degré de vigilance. » La première commission de dialogue avec les islamistes était, souvenons-nous en, dirigée par un général, le général Senhadji !
Cette « réconciliation » avec les islamistes sur le dos des Algériens était devenue pour le régime la seule ouverture stratégique pour, pensait-il, se maintenir au pouvoir. Il était pris entre deux feux : d’une part la société mécontente qui lui est hostile et, d’autre part, les coups de boutoir du terrorisme islamiste. Plutôt que de s’ouvrir à la société et de faire un front populaire large contre le terrorisme (ce qui aurait impliqué une réforme démocratique et, au bout, la remise en cause du système, donc un Carvalho ou un Melo Antunes), il a choisi de faire la paix avec les islamistes et contre sa propre société. Il voulut, par la « réconciliation entre Algériens » arrêter la guerre interminable que lui imposent les groupes armés islamistes et dont il a peur qu’elle ne finisse par le fragiliser puis par l’emporter.
Et Bouteflika a toujours partagé avec la partie dominante de la hiérarchie militaire, ce primordial réflexe de survie du système : plutôt surnager avec les islamistes que périr avec la démocratie.
Aussi la hiérarchie militaire a-t-elle appelé aux commandes, en 1994 puis en 1999, cet homme de « la famille » comme « interface » pratique pour traiter avec les islamistes. Il n’avait qu’un seul cahier de charge, une besogne qu’avait refusée Zéroual : assurer la survie du système au prix d’un pacte mafieux avec les islamistes. C’est ce que Bouteflika a appelé pompeusement « la couverture politique des accords avec l’AIS ». Et c’est cette même caste militaire qui a assuré sa réélection en 2004 pour achever la besogne capitularde : le référendum sur la « réconciliation » qui aura lieu en 2005. Alors, pour 2009, si la fraction du DRS et de la hiérarchie militaire qui craint « une insurrection populaire couplée à une offensive terroriste » en serait venue à voir la solution dans le départ du « cercle présidentiel », c’est sans doute que la faillite de Bouteflika a entraîné une accélération des risques d’instabilité pour le système, et que le président a « trahi le pacte ».
Bref, de futurs Antunes sont possibles : mais avec une institution rénovée, et qui aura fait son mea-culpa devant le peuple et devant l’histoire.
Mohamed Benchicou
