Le Matin d'Algérie

Le droit des berbérophones ne se décrète pas

Parler du droit de nos compatriotes berbérophones c’est comme parler du droit d’être, de vivre ou de s’exprimer. Il ne s’octroie pas, il existe. Un démocrate qui poserait l’exclusive question de l’insertion dans le texte constitutionnel ne soulève pas l’intégralité de l’enjeu.

Récemment, dans les colonnes du Matin, on peut lire les propos d’une universitaire reléguant la langue berbère au rang de langue étrangère. C’est bien la preuve que la Constitution ne préserve pas des profondes traces de la société algérienne quant à son incapacité à reconnaître que l’humanité n’est pas autocentrée sur les fondements qu’un régime politique et une éducation déviante ont forgé dans les esprits.

La constitution algérienne stipule dans son article 3 bis : Tamazight est également langue nationale (Révision constitutionnelle du 10 avril 2002). Dans les nombreuses contributions récentes dans la presse, on ressent une revendication soutenue qui dénonce les lenteurs que prend la concrétisation sur le terrain de la promotion de la langue berbère malgré la réforme constitutionnelle.

Ce droit s’impose naturellement bien qu’il soit préférable d’être constitutionnel, pour le moins. Mais l’intervention de cette universitaire rappelle brusquement que la seule reconnaissance juridique des droits des berbérophones n’est pas l’étape finale. La question plus fondamentale est de savoir si au fond de leur esprit les algériens sont capables d’extirper ce qu’ils ont de plus résistant dans leur ADN culturel, le «eux» et le «nous». Et c’est seulement à ce moment que le droit constitutionnel trouvera un sens et une autorité morale et juridique.

Les constitutions des régimes autoritaires sont d’ailleurs les plus extraordinaires du monde. Les rédacteurs bénéficient d’une bibliothèque mondiale très prolixe en exemples pour que le moindre des droits, la plus petite des garanties légales, ne leur échappe. Le droit de la libre expression est dans la constitution, celui de la femme également et nous pourrions citer des centaines d’autres droits insérés dans le corpus légal algérien. L’état de langue nationale se rajoute aux tonnes de prescriptions légales garantissant les libertés des algériens sans que le moindre début d’un Etat de droit ne s’installe. Nous remarquons d’ailleurs que les rédacteurs de la constitution prennent une infinie précaution en affirmant que l’établissement du droit de l’article 3bis est tributaire d’une action impulsive de l’Etat sans laquelle il est vidé de son contenu (L’Etat œuvre à sa promotion et à son développement dans toutes ses variétés linguistiques en usage sur le territoire national).

La reconnaissance des droits de nos compatriotes berbérophones demande un effort sur soi beaucoup plus significatif que la simple transcription dans les normes juridiques. L’effort souhaitable est autrement plus profond car il s’agira pour les algériens d’aller très loin à l’intérieur d’eux-mêmes pour effacer les fichiers cachés, dans tous les recoins de la mémoire accumulée. De la simple plaisanterie, en famille ou entre amis, que l’on croit anodine à propos des usages et des coutumes des «autres» jusqu’aux quolibets et insultes dans les stades.

On n’acquiert cet état d’esprit qu’au prix d’un certain reniement de sa propre éducation lorsqu’il faut y faire le tri et se débarrasser de l’inacceptable. Tout le monde se déclare être pour la reconnaissance des droits culturels et linguistiques, même la constitution le déclame, mais rien n’avance puisque les rancœurs et les sous-entendus sont plus que jamais présents dans les marches protestataires et dans les colonnes des journaux.

Dans ma jeunesse, et en tout territoire du pays, le «eux» et le «nous» ponctuaient toutes les analyses, comme un argumentaire tranchant contre lequel il n’y avait plus rien à dire. Lorsqu’il était exprimé, avec le ton sentencieux qu’on lui connait, l’interlocuteur était averti qu’il ne fallait pas aller plus loin sous peine d’une terrible accusation de traîtrise à son origine, à sa culture, à sa terre, à sa religion, à ses ancêtres et à je ne sais quoi d’autre.

Il ne s’agissait pas seulement de la discussion linguistique mais de n’importe quel sujet, du football à la préparation du couscous. Comme le dit un détestable homme politique français «je préfère ma fille à ma cousine, ma cousine à ma voisine, ma voisine aux étrangers». La vérité se trouvait toujours au point égocentrique de l’interlocuteur, impensable qu’elle soit ailleurs.

La jeunesse est parfois une forteresse imperméable aux préjugés. Il m’a fallu presqu’une décennie plus tard pour me rendre compte que mes amis de la petite école à Oran, Arezki et Mohand, étaient des compatriotes aux origines familiales kabyles. Une région aussi éloignée de mon monde de gamin que ne l’était le Pôle Nord. Il nous aurait d’ailleurs paru invraisemblable de mesurer notre affection en fonction d’une origine géographique que nous ignorions puisque la seule qui comptait était celle de l’univers de notre relation. L’insouciance et l’ignorance des enfants protègent souvent de la bêtise.

Mais la jeunesse ne protège pas longtemps, il fallait s’armer d’une carapace en même temps que l’on s’instruisait. Or, à cette époque du moins, il était insupportable à l’esprit d’admettre que toutes ces grandes choses que nous apprenions en classe se heurtent aux positions sectaires de notre environnement social. Alors nous avions adopté la seule stratégie possible, s’instruire au lycée et prendre à plein poumons la vie à l’extérieur en fermant hermétiquement un clapet. Aussitôt le portail du lycée franchi vers la ville, nous entendions mais nous n’écoutions plus. L’heure solennelle de Cheikh Zoubir ou le discours interminable de celui qui porte mon prénom, le clapet ne laissait plus rien passer, tout nous passait au dessus de la tête.

A l’exception du domicile familial qui fut sans faille pour une éducation ouverte, j’entendais le brouhaha de la ville pérorer sur notre socle «civilisationnel» sacré, sans chercher le moins du monde à le contredire. Dès lors que la minute d’après nous allions courir les filles, écouter les Beatles ou jouer au football, nous pouvions bien supporter l’instant austère de la grande morale identitaire, culturelle et religieuse dont nous accablait chaque adulte que nous rencontrions, notre esprit bien ailleurs.

Certes, la diversité est toujours très difficile à gérer. Ce serait bien plus facile s’il n’y avait qu’une seule langue nationale, que nous soyons tous de la même taille, droitiers et avec la même vision oculaire mais il ne serait sûrement pas bon de vivre dans une telle société. Ce n’est pas la diversité qui est un problème mais le niveau d’instruction. Quelle que soit la langue utilisée, la plupart des jeunes parlent un charabia incompréhensible, presque comique, et personne n’a été ému jusqu’à présent du désastre linguistique profond de la jeunesse algérienne.

Les berbérophones doivent vivre leur langue comme ils l’entendent avec la plus grande intelligence possible car c’est de cette intelligence que le statut de langue nationale (au plein sens du mot et non seulement juridique) aurait des chances d’aboutir. Pour le reste, personne ne peut prédire l’avenir linguistique et culturel des communautés humaines. Les langues font leur vie et essaient d’apporter ce qu’il y a de mieux sans préjuger de ce qu’il en sera à travers les siècles à venir.

Quant à l’oranais que je suis, je répondrai à cette universitaire que je suis algérien et donc citoyen de Kabylie. Aucune personne, fut-elle berbérophone ou arabophone, ne m’enlèvera ce droit d’appartenance à toutes les langues nationales. La bêtise n’a d’ailleurs pas de langue attitrée, elle est universelle.

Sid Lakhdar Boumédiene

Enseignant

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