Le Matin d'Algérie

Que cache la lettre de Gaïd Salah au patron du FLN ?

Dans mon patelin, on a une formule pour ce genre de sottise : « Sam âam ou fter ala djrana » (Il a jeûné une année entière pour, au final, n’avoir qu’une grenouille pour repas).

Par Mohamed Benchicou

À quoi ont donc servi vingt années à jurer ses grands dieux que l’armée algérienne est étrangère à la politique, définitivement convertie à la sage neutralité et aux joies du professionnalisme, pour se déclarer, in fine, chaud partisan … du FLN de Saâdani, le FLN des affairistes et des kleptocrates, c’est-à-dire d’un ersatz mafieux de ce qui fut une puissante organisation libératrice ?

On peut, il est vrai, accorder au général Ahmed Gaïd Salah le privilège d’une tardive lucidité et imaginer qu’il en soit venu à estimer que seuls les sots ne changent pas d’avis, formule assez risquée dans le contexte actuel et pas forcément à son avantage, mais qui lui octroie le droit d’avaler son chapeau en même temps que la grenouille.

Après tout, il est libre de prendre exemple sur un de ses tonitruants prédécesseurs à ce poste, Khaled Nezzar, dont on garde en mémoire les non moins tonitruantes facéties médiatiques par lesquelles il démontrait qu’un général à la retraite s’ennuie plus que toute autre créature humaine et au moyen desquelles il s’amusait des embarras qu’il provoquait au sein de la hiérarchie militaire et des troubles qu’il suscitait chez ses concitoyens réduits à ne plus savoir, avec Nezzar, à quel saint patron de l’armée se vouer, celui qui dit ne pas parler en son nom ou celui qui s’en fait, joyeusement, le porte-parole clandestin.

Mais voilà, à la différence de Khaled Nezzar, le général Ahmed Gaïd Salah ne bénéficie pas des privilèges de la clandestinité. Le personnage n’est rien de moins que le vice-ministre de la Défense nationale et chef d’état-major de l’Armée nationale populaire ! Aussi, quand Nezzar livre un point de vue pro-marocain sur l’affaire du Sahara occidental, cela est immédiatement mis sur le compte d’un dérapage chez un officier fantasque dont on s’accommodait comme l’on pouvait des excès de bavardages et dont on avait oublié qu’il eut à diriger les troupes aux frontières marocaines.

Mais quand Gaïd Salah félicite un apparatchik suspecté de malversations financières pour son « plébiscite à l’unanimité » à la tête du FLN, il engage toute l’institution militaire. Et voilà l’armée algérienne, si longtemps « neutre », embarquée dans un soutien à l’unanimisme et à un parti dominé par les milliardaires de l’informel, creuset de l’opportunisme politique et des idées intégristes ! Il est remarquable que la lettre de Gaïd Salah au patron du FLN ait été écrite au lendemain d’une inoubliable péroraison islamisante des députés de ce parti à l’Assemblée nationale.

L’armée algérienne, celle qui se targuait d’avoir interrompu le processus électoral pour sauver la République, qui se range du côté des opportunistes intégristes ! Fallait-il faire barrage au général Toufik à ce prix ? Rien ne peut justifier cette honteuse dérobade ; ni les considérations « tactiques », ni les obligations courtisanes. Il est des choses sacrées qui ne sont pas réductibles aux jeux de cour. La lettre de Gaïd Salah met l’armée dans une pitoyable posture d’obséquiosité. Bouteflika ne vient pas seulement de la découpler du DRS ; il lui a ôté son vieux pagne de respectabilité. Les conséquences seront terribles.

M. B.

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