Le Matin d'Algérie

Benflis à Ouargla : "Le gaz de schiste est une mauvaise voie"

Ali Benflis a redit à Ouargla tout ce qu’il pense de la situation du pays devant le Congrès régional du parti qu’il préside. Nous reproduisons ici quelques extraits de son discours.

« (…) Le grand sud de notre pays fait l’actualité depuis quelques années. Il occupe l’espace médiatique national. Il est au centre des inquiétudes et des préoccupations de toutes nos concitoyennes et de tous nos concitoyens.

Partout où je me rends et à l’occasion de toutes mes rencontres et de mes discussions je suis régulièrement interrogé : « Comment vont les nôtres dans le grand sud du pays ? Que veulent-ils ? Et pourquoi les réponses à leurs problèmes tardent-elles à venir ? »

A toutes ces questions j’ai répondu comme je réponds devant vous aujourd’hui :

Si la volonté politique existait, si la citoyenneté était respectée dans tous ses attributs, si vos médiations politiques, économiques et sociales légitimes, représentatives et crédibles n’avaient pas été remplacées par des médiations clientélistes et rentières, si l’on vous écoutait un peu plus, que l’on vous associait à la prise de décisions qui vous concernent et si les politiques publiques dont vous êtes les destinataires intégraient effectivement vos attentes, vos préoccupations et vos véritables besoins, Ghardaïa ne vivrait pas une crise qui a pris la dimension d’une tragédie nationale.

Oui ! Ce que vit Ghardaïa est une tragédie pour la nation ; oui ce qui vit Ghardaïa est une plaie ouverte sur le corps de la nation ; oui le sang qui coule à Ghardaïa est une hémorragie dans le corps de toute la nation.

Face à cette tragédie, le régime politique en place n’a pas trouvé mieux à faire que d’adopter la politique de l’autruche et il a enfoncé sa tête dans le sable pour ne plus entendre vos cris de détresse et vos appels à l’aide ; il a parié sur la banalisation d’une crise qui n’est pas une crise banale, conjoncturelle et passagère ; il a préféré misé sur le pourrissement en espérant qu’il conduise à l’essoufflement.

Mais près de trois années après, la tragédie de Ghardaïa est toujours là sous nos yeux incrédules à la vue d’un régime politique qui semble s’en accommoder et qui la traite par l’ignorance et la désinvolture. A travers la tragédie de Ghardaïa, apparaissent de manière flagrante – me semble il- toutes les tares et tous les échecs du régime politique en place dans notre pays. Permettez-moi de m’en expliquer devant vous.

Une mauvaise gouvernance ne peut produire que de mauvaises politiques publiques ; et, en retour, des mauvaises politiques publiques sont la marque distinctive de la mauvaise gouvernance.

Une bonne politique publique est celle qui part de la réalité de la problématique qu’elle entend traiter ; une bonne politique publique est celle qui s’assure de la nature des besoins et des attentes des concitoyennes et des concitoyens ; une bonne politique publique est celle qui inclut et associe tous ceux auxquels elle est destinée, à sa conception, à sa formulation et à son exécution. Si des politiques publiques dictées n’avaient pas pris le pas sur des politiques publiques concertées, Ghardaïa aurait évité l’impasse tragique dans laquelle elle se trouve.

Accepter que la communauté nationale aménage ses propres espaces de libertés, réhabiliter la citoyenneté dans ses dimensions politiques économiques et sociales, ériger l’écoute et le dialogue en instrument de gestion des affaires publiques ; redonner la primauté aux politiques publiques concertées sur les politiques publiques dictées et ne jamais tolérer que l’Etat abdique ses responsabilités face aux crises qui affectent son territoire, voilà me semble-t-il les jalons de la juste voie à suivre pour aider Ghardaïa à surmonter sa tragédie et pour éviter – à Dieu ne plaise – la réédition de tragédies similaires ailleurs dans le pays.

J’ai tenu à vous parler longuement de Ghardaïa car elle ne laisse aucune algérienne et algérien insensible à l’épreuve tragique à laquelle elle est soumise.

Mais elle n’est pas la seule dans l’épreuve. Il y a aussi Ouargla qui nous accueille et qui nous rassemble aujourd’hui comme il y a eu Touggourt avant elle.

Beaucoup de ce que je viens de dire à propos de Ghardaïa s’applique à Ouargla.

En effet, à Ouargla il s’agit aussi de citoyenneté réprimée, de droits politiques, économiques et sociaux ignorés, des canaux du dialogue et de la concertation rompus et de politiques publiques erronées mais, malgré tout, imposées.

Ouargla a gagné une réputation dont elle se serait bien passée. Celle de capitale de la lutte pour les droits des chômeurs. Et cette réputation n’est pas que nationale ; elle a dépassé les frontières du pays puisque dans le monde, plusieurs organisations internationales se sont indignées face à la répression qui s’est abattue sur des sans-emplois revendiquant un minimum de droits. Face à une telle situation, les questions importent plus que les réponses ; et j’ajouterai que les questions elles-mêmes contiennent les réponses qu’elles sollicitent.

A l’association pour les droits des chômeurs et à toutes celles et tous ceux qui militent en son sein je tiens à dire ceci : le régime politique en place a inversé notre système de valeurs. Il a disqualifié le travail et favorisé la course à l’argent douteux mais facile. Il est plus attaché à entretenir la rente qu’à libérer la création des richesses ; il est plus sévère envers ceux qui revendiquent l’exercice d’un droit qu’envers ceux qui violent la loi ; il a plus de mansuétude envers ceux qui s’adonnent en toute impunité à la corruption, aux malversations et à la dilapidation des deniers publics qu’envers ceux qui ne demandent qu’à vivre d’un revenu honnêtement, honorablement et justement gagné.

Et j’ajouterai à l’attention de tous ceux qui revendiquent un droit au travail, ici et ailleurs, qu’une société qui tourne le dos à sa jeunesse compromet son avenir ; qu’un pays qui se dispense de la force et des capacités créatrices de sa jeunesse se prive du même coup du moyen le plus innovant et le plus vigoureux de sa prospérité et de son essor ; et qu’un régime politique qui a peur de sa jeunesse et qui n’a de choix pour traiter de ses problèmes qu’entre l’acheter ou la réprimer est un régime politique hors champs et hors de son temps.

J’ai tenu à partager avec vous quelques réflexions au sujet de Ghardaïa et de Ouargla. Je souhaiterai, aussi, si vous me le permettez évoquer Ain Salah, cette ville qui est devenue emblématique d’un débat opportun, utile et indispensable qu’elle a ouvert au sujet du gaz de schiste. Que mes sœurs et frères de Laghouat, Illizi, Tamanrasset, El Oued de me pardonnent de ne pas évoquer ici les problèmes, les privations, les précarités et toutes les formes d’exclusion et de marginalisation que subissent leurs villes respectives. Ce que je sais du grand sud de notre pays est que toutes ses villes et ses villages partagent les mêmes souffrances, subissent les mêmes problèmes et rencontrent les mêmes difficultés. Ce que je sais de l’Algérie, aussi, d’est en ouest et du nord au sud est que ces souffrances, ces difficultés et ces problèmes sont vécus partout de la même manière avec certes plus ou moins de dureté ou d’acuité selon les régions concernées. Je veux dire par là que notre pays tout entier –et sans aucune exception- est victime d’un système politique devenu incapable d’offrir au pays de nouvelles perspectives et de le rassembler autour de nouvelles ambitions ; je veux dire par là aussi que notre pays tout entier –et sans aucune exception- est en léthargie et qu’il souffre d’immobilisme voire de régression ; je veux dire par là, enfin, que notre pays tout entier- et sans aucune exception- accumule les échecs et les retards politiques, économiques et sociaux alors même qu’il dispose abondamment de toutes les capacités et les ressources requises pour prétendre figurer aux premiers rangs des nations avancées et performantes dans le monde. (…)

A propos du gaz de schiste, je ne vous parlerai pas donc de statistiques, ni de chiffres tout comme je m’abstiendrai de me livrer devant vous à des comparaisons sur les mérites respectifs des technologies disponibles pour son exploitation. Les pouvoirs publics ont suffisamment abusé de cette tactique. Cette tactique n’a eu pour résultat que d’obscurcir le débat au lieu de le clarifier, de détourner l’attention des véritables enjeux pour les porter sur des enjeux secondaires et d’escamoter les véritables questions auxquelles il faudra répondre avant tout : l’exploitation du gaz de schiste est-elle une priorité vitale ? Pourquoi la décision d’exploitation du gaz de schiste est-elle intervenue en ce moment précis ? Dans quelle stratégie énergétique globale-si elle existe, mais elle n’existe pas- l’exploitation du gaz de schiste s’inscrit-elle ? Et pourquoi fuir un débat national sur cette question alors même qu’elle est lourde de conséquences non seulement pour les régions concernées mais aussi pour la Nation toute entière.

Pour tenter de répondre à toutes ces questions, je m’en tiendrai donc aux évidences ; et comme toutes les évidences, celles-ci sont irrécusables ; elles sont têtues ; et elles peuvent difficilement être mises en doute.

La première évidence donc c’est que l’exploitation du gaz de schiste pose problème dans le monde entier et il est faux de prétendre –comme le font nos gouvernants- que nous serions le seul pays où cette exploitation serait sans risque et sans dangers.

La logique aurait voulu, face à un tel retournement de la conjoncture énergétique mondiale, que nos pouvoirs publics sursoient à leur décision pour la simple raison que la chute des cours pétroliers rendait l’exploitation déjà couteuse du gaz de schiste non compétitive et non rentable. Et c’est dans cette conjoncture très peu favorable et à un moment où dans les pays ayant autorisé l’exploitation du gaz de schiste, des puits et des champs entiers fermaient par centaines, que nos gouvernants si peu inspirés ont décidé d’aller à contre courant de tout le monde et de persévérer dans l’exploitation du gaz de schiste. Et là aussi une autre question essentielle se pose : nos gouvernants ont-ils tort ou ont-ils raison contre tout le monde ? Leur décision de poursuivre l’exploitation d’une ressource devenue non rentable est-elle plus judicieuse que celle des autres pays ayant pris une décision contraire ?

Et là aussi de nombreuses questions peuvent être soulevées et il importe de les poser : Pourquoi donc nos gouvernants ont-ils opté pour l’opacité sur un sujet sensible qui exige un niveau élevé de transparence ? Pourquoi se sont-ils dérobés face à la nécessité d’un débat national sur un sujet aussi vital ? S’ils étaient si sûrs de la justesse et de la rectitude de leur décision, pourquoi n’ont-ils pas pris la peine d’en discuter avec tous les concernés et de les en convaincre ? Et qu’y a-t-il à cacher à nos concitoyennes et nos concitoyens si la décision d’exploitation du gaz de schiste à bel et bien été prise dans l’intérêt général et au service de la prospérité du pays ?

Mesdames et Messieurs,

Je sais que nos politiciens, nos experts et même nos concitoyennes et nos concitoyens se partagent entre ceux qui tiennent nos ressources énergétiques pour une malédiction et ceux qui les considèrent comme une bénédiction divine.

Une ressource naturelle n’est jamais intrinsèquement bonne ou intrinsèquement mauvaise.

Son caractère utile ou dommageable dépend du bon ou du mauvais usage que des femmes et des hommes en font.

Nous avons clairement fait un mauvais usage des ressources énergétiques dont nous avons été comblés. Nous les avons gérées comme une rente à distribuer et non comme des moyens de création d’autres richesses. Et c’est parce que nous avons manqué de vision, de sagesse et de rigueur dans l’utilisation de ces ressources et parce que nous en avons fait un mauvais usage que ces ressources ont fragilisé notre économie au lieu de la consolider et qu’elles ont installé notre pays dans un état de dépendance au lieu de le doter de capacités de création de richesse.

Je crains qu’avec le gaz de schiste nous ne soyons en train d’emprunter la même mauvaise voie et que nous nous apprêtions à faire le même mauvais usage de cette ressource non conventionnelle comme nous l’avons, malheureusement, fait avec les ressources énergétiques conventionnelles.

Les ressources naturelles sont le bien de toute la collectivité nationale. Elles ne sont pas la propriété d’un homme, d’un groupe particulier ou d’un pouvoir politique quel qu’il soit qui peuvent en disposer comme bon leur semble.

La communauté nationale a son mot à dire sur l’exploitation, la valorisation, la gestion et la destination de ces ressources. Elle doit se sentir partie prenante dans toutes les décisions sur ces ressources. Et elle doit être en position de contrôler l’usage qui est fait de ces ressources et d’en demander des comptes.

La citoyenneté n’a de sens que si elle permet à toutes les algériennes et à tous les algériens de participer à la prise des décisions qui les concernent directement, de contrôler ce qui se fait en leur nom, de pouvoir engager la responsabilité de ceux qui gèrent les affaires publiques et d’astreindre à la reddition des comptes tous ceux auxquels est confiée la bonne gestion des deniers publics.

Cette voie est celle de la citoyenneté réhabilitée et accomplie. Le mérite –tout le mérite d’In Salah- est de nous avoir mis sur cette voie.

Ali Benflis

Quitter la version mobile