Je suis face à la gare Montparnasse, à Paris. J’attends le départ de mon train pour l’Ouest de la France.
Je rencontre un Sétifien qui ressemble à Kateb Yacine. Nous bavardons un moment. Je n’ai gardé en mémoire que cette histoire, loin d’être banale, qu’il n’a pas pu s’empêcher de me dire : « Un Kabyle rencontre un Européen, un Français probablement. Il se présente:
– Je suis Kabyle.
– Et tu viens de quel pays ?
– De la Kabylie…
– Et où se trouve la Kabylie ?
– Du côté de l’Algérie…»
C’était il y a peut-être 17 ans…
«Je ne suis pas Algérien, je suis Kabyle ! », proclamé avec fierté et insistance par un des nôtres à l’adresse d’un compatriote algérien d’Oran qui me rapporte l’histoire qu’il a vécue dans sa chair et dans son âme de fils de chahid. Ce qui vous laisse plus que dubitatif, vous donne de la nausée, vous donne une idée du mal profond dont nous souffrons, de l’étendue des dégâts causée par notre école qui n’a pas été à la hauteur des exigences et vous montre à quel point nous avons régressé,
Pauvres de nous, Kabyles d’aujourd’hui ! Nous n’arrêtons pas de nous faire arnaquer par le premier venu. D’un côté, on continue à nous servir du «wahabo-sionisme», d’un autre l’Évangélisme. Certains Kabyles trouvent leur compte dans un système inique et se sentent pour ainsi dire au-dessus de la mêlée. En d’autres mots, on peut dire, sans risque de se tromper qu’ils ne se sentent pas concernés. Quand ils font de la politique, ils sont partout, au pouvoir comme dans ce qui se dit opposition, à l’image des Islamistes. Les autres sont, soit au RCD, soit au FFS. Une grande partie n’a aucune opinion politique, d’autres ont soutenu et soutiennent encore Ali Benflis. Les irréductibles de « l’Algérie avant tout» seraient, quant à eux, à la limite, prêts à sacrifier le suffrage universel si l’Algérie se dotait d’un Président digne de ce nom, même issu du système, à l’image d’un Poutine qui a rendu sa fierté au peuple russe. Ils n’hésitent même pas à suggérer le nom d’Ahmed Ouyahia, sur les réseaux sociaux.
Les jeunes, du moins pour ceux d’entre eux qui font de la politique, sont divisés entre autonomistes et séparatistes. Ces derniers sont entraînés dans un mouvement dont ils ignorent les tenants et les aboutissants. Ils rêvent sans doute de se constituer en entité forte à l’image d’un certain État injuste, pour ne pas le nommer, qui ignore jusqu’aux principes du droit élémentaire, au mépris des institutions internationales et dont la «Kabylie indépendante» s’empressera d’ouvrir une ambassade dans la ville du col des genêts, la capitale du Djurdjura, selon les propos mêmes du promoteur de ce mouvement, celui-là même qui a été jusqu’à dire aux parlementaires français que ce qui est arrivé entre la Kabylie et la France n’était qu’un grand malentendu.
On ne peut pas évoquer la Kabylie et les montagnes du Djurdjura sans que la mémoire ne nous interpelle. A moins d’être amnésique.
Dans son discours historique de la grande forêt de l’Akfadou, le Chahid Amirouche disait entre autres : « (…) Nous sommes la génération sacrifiée. Nous sommes condamnés à triompher ou à mourir. Mais si nous mourons, d’autres viendront à notre place pour continuer notre combat sacré. Une chose est sure, cependant, c’est que l’Algérie sera indépendante, tôt ou tard. La lutte sera encore plus difficile, mais l’issue sera inéluctable … »
Amirouche qui a trouvé la mort en compagnie d’un autre grand chahid dit Si Houas, un Chaoui, digne héritier de Ben Boulaïd, parlait de l’Algérie et non pas de la Kabylie et tous deux ont donné leur vie ainsi que celles de leurs compagnons d’armes ce 28 mars de l’année 1959 pour l’Algérie et non pas pour la Kabylie. Krim Belkacem et la délégation qu’il conduisait à Evian n’a pas négocié l’indépendance de la Kabylie mais celle de l’Algérie et en se rendant à Ifri pour le congrès de la Soummam, Abane Ramdane était en compagnie de l’immense Larbi Ben M’hidi, un compagnon de lutte, un frère.
Mais le patriotisme a tendance à disparaître dans cette région où la proclamation du premier novembre 1954 avait été rédigée, l’emblème national est, peu à peu, remplacé par un drapeau qui se dit du «peuple kabyle». On nous sort des cartes d’identité, des passeports et des billets de banque. Bientôt on aura notre armée et la séparation d’avec le reste du pays consommée. Tout ça ne me dit rien de bon quant à moi !
Nacer Achour
