Le Premier ministre Abdelmalek Sellal a beau rassurer, il semble bien que la protestation de tout ou partie des habitants d’In Salah risque de s’installer dans la durée.
Par Hassane Zerrouky
Cela fait maintenant deux mois que les habitants de cette région, inquiets par les répercussions environnementales que provoquerait l’extraction du gaz de schiste par fracturation hydraulique, manifestent pour l’arrêt des forages. Le week-end passé, les protestations jusque-là pacifiques ont tourné à l’épreuve de force : plusieurs dizaines de manifestants et une quarantaine de policiers blessés. Même les références au sacré contenues dans le message du président Bouteflika assurant que « le pétrole, le gaz conventionnel et de schiste, les énergies renouvelables sont des dons de Dieu. Il nous incombe de les fructifier et d’en tirer profit, pour nous et pour les générations futures » n’ont pas convaincu les protestataires. D’ici que les imams s’en mêlent…
Le plus incroyable, à travers cette révolte qui vient s’ajouter à d’autres protestations populaires dont le sud du pays est le théâtre depuis plus d’une année, est cette capacité qu’a le pouvoir de provoquer des situations qu’il a du mal à gérer, pour ensuite les faire endosser à une tierce partie. Le « complot ourdi » par l’étranger ayant sans doute fait son temps, ou n’étant plus opérant car usé par les années, c’est l’opposition, qui peine d’ailleurs à mobiliser (on l’a bien vu le 24 février à Alger), qui est accusée par le Premier ministre Abdelkader Sellal de vouloir déstabiliser le pays. Sidi Said, le patron de l’UGTA, a même mis en garde cette opposition lui enjoignant de ne pas « franchir la ligne rouge qui est l’unité nationale ». Brrr ! Même le président du Sénat, d’habitude pondéré, a eu cette curieuse réaction : « Il faut dire que certains se donnent un poids politique qu’ils n’ont pas ! Le peuple, lui, sait qui pèse quoi dans ce pays. » Effectivement le peuple sait. Aux élections législatives de mai 2012, le FLN, arrivé en tête du scrutin avec seulement 1,3 million de voix sur un total de plus de 17 millions d’électeurs inscrits (14% de voix) a raflé 221 sièges de députés sur les 462 en lice ! Et le RND, parti de M. Bensalah, est arrivé second, avec 524 027 voix (70 députés, 5% de voix). Qui fait mieux ? Dans quel pays ? La représentativité politique (mais aussi la légitimité qui va avec) dans une Algérie où le taux de participation électorale moyen tourne entre 25 et 35%, concerne tous les partis, pas seulement l’opposition.
Avant In Salah, il y a eu, et ce n’est sans doute que partie remise, les manifestations des chômeurs du sud, à Ouargla en particulier, mais aussi à Laghouat et ailleurs. Puis les affrontements intercommunautaires de Ghardaïa avec mort d’hommes, majoritairement des Mozabites, avec en toile de fond des appels au meurtre lancés par des chaînes saoudiennes et relayés localement par des imams salafistes et certains médias audiovisuels algériens. On a entendu à Ghardaia – j’y étais l’année dernière en mars – des « rentrez chez vous » lancés aux Mozabites, qui ont fondé cette « Cité-Etat », selon l’expression de l’ex-patron de la Banque centrale algérienne, Abderrahmane Hadj Nacer, lui-même mozabite, au 11e siècle. Plus au sud, Tamanrasset, Illizi, ont également été le théâtre de protestations intermittentes mêlant les revendications sociales et identitaires.
Par son caractère inédit, la protestation populaire d’In Salah contre l’exploitation du gaz de schiste a pris de court des autorités politiques habituées à faire face à des revendications de type classique (emplois, logements). Voilà qu’elles se trouvent devant une protestation axée sur des revendications écologiques dans une région située au cœur du Sahara où elles étaient loin de s’imaginer voir les habitants se préoccuper de questions environnementales ! Et avoir en face d’elles des interlocuteurs très au fait des questions écologiques, des interlocuteurs instruits, certains étant des ingénieurs et des techniciens de Sonatrach, produits de surcroît de l’école algérienne, celle mise en place dans les années 1970, que la politique réactionnaire de Chadli Bendjedid et d’Ahmed Taleb ont tenté de détruire. Cette protestation inédite a révélé de surcroit les carences du pouvoir politique en matière de communication et de gestion des conflits. Toutes les missions et médiations entreprises par des ministres et des experts pétroliers ont tourné court.
Quant à l’intervention de l’armée qui a permis de ramener le calme, elle en dit long sur la crédibilité dont jouissent les institutions politico-civiles auprès de la population d’In Salah.
Une chose est sûre : les autorités se trouvent face à un vrai problème. Elles savent que la répression est un pis-aller. Et surtout, elles ont en mémoire que le sud a été le point de départ en octobre dernier de cette manifestation de centaines de policiers, qui partie de Ghardaia avait gagné Alger avant de se transformer en une protestation massive réclamant l’amélioration de leurs conditions socio-professionnelles, devant la présidence de la république à El Mouradia.
Par conséquent, passer en force comme le proposent certains ou faire la politique de l’autruche, voire tourner le dos aux exigences de cette réalité, ne mène à rien. Le risque de voir cette région devenir à la longue une immense poudrière est réel. Et ceux qui, dans les capitales occidentales, estiment que l’Algérie est trop grande pour ses habitants, attendent patiemment leur heure.
H. Z.
