Le Matin d'Algérie

Ali Benflis : "Le régime en place ne règle pas les problèmes, il en crée lui-même"

Nous reproduisons in extenso la déclaration liminaire de M. Ali Benflis à la conférence de presse du 25 février 2015

Mesdames, Messieurs,

Je vous remercie d’avoir accepté l’invitation qui vous a été adressée et de me donner le plaisir de vous rencontrer et de m’entretenir de nouveau avec vous des derniers développements survenus sur la scène politique nationale. Je vous prie de croire que ces occasions me sont bien agréables et j’espère qu’elles le sont tout autant pour vous tous.

Parmi ces derniers développements, il y a l’autorisation qui vient d’être accordée à Talaiou El Houriyet de tenir son congrès constitutif. Je tiens, à cette occasion, à saluer l’intérêt que les médias que vous représentez ont accordé à ce dossier et le souci constant qui a été le vôtre de tenir notre opinion publique régulièrement et objectivement informée des difficultés qu’il rencontrait comme des avancées qu’il enregistrait sur son parcours particulièrement long. En témoins avertis et avisés, vous avez rapporté avec impartialité et objectivité les petites comme les grandes péripéties du traitement de ce dossier qui aura duré près de huit mois, huit mois durant lesquels nous avons été indûment privés de notre droit constitutionnel à l’action politique collective. Grâce à vous, nos concitoyennes et nos concitoyens ont pu prendre la mesure des grandes difficultés que rencontre toujours la pratique politique dans notre pays en particulier si elle s’inscrit à contre courant des désirs ou des souhaits du régime politique en place.

L’autorisation de réunir le congrès constitutif de notre parti nous a enfin été accordée et j’ai déjà annoncé que la tenue de ce congrès interviendra au plus tard au courant du mois de juin prochain. Certains m’ont interrogé sur notre capacité à tenir ce délai. Je tiens à les rassurer en leur répondant que durant ces huit longs mois nous avons fait autre chose qu’attendre patiemment la réponse de l’administration à notre demande de création d’un parti politique. Nous avons travaillé – et travaillé beaucoup – à nous préparer à toutes les éventualités possibles : celle du refus, du silence ou de l’acceptation de notre dossier. Tous nos plans de réponse à chacun de ces scénarios étaient prêts en termes d’action politique ou de moyens de droit.

Et c’est donc un plan déjà prêt dont nous entamons la mise en œuvre maintenant que l’autorisation nous a été donnée de réunir le congrès constitutif de notre parti. Globalement, ce plan se décline en cinq phases essentielles :

Mesdames, Messieurs,

Le projet de création de Talaiou El Houriyet a suscité beaucoup d’interrogations légitimes qui me sont régulièrement posées. Je souhaite saisir cette occasion pour tenter de répondre aux plus importantes d’entre elles.

La République démocratique et sociale dans le cadre des principes islamiques c’est notre sainte foi qui inclut plus qu’elle n’exclut ; qui rassemble plus qu’elle ne divise ; qui agit comme le ferment de la cohésion de la Nation plutôt que comme un facteur déclencheur de dissensions et de divisions et qui doit être protégée contre toutes formes d’instrumentalisation politiciennes plutôt que de les justifier ou de les entretenir. L’Islam est l’un des socles de l’identité nationale ; il ne saurait faire l’objet d’une appropriation exclusive d’aucune sorte.

Ma réponse à cette question est toute simple. Nous apporterons un programme politique innovant et novateur ; nous apporterons une conception moderne de la pratique politique et nous apporterons les méthodes démocratiques de fonctionnement d’un parti politique.

Nous dirons dans le programme du parti ce que nous ferons et nous ferons ce que nous y dirons. La parole que nous donnerons au peuple sera tenue et rien au cours du chemin ne nous fera dévier de nos promesses et de nos engagements. Dans notre conception de la pratique politique, notre parti ne sera pas une banale machine à élections ; il veillera en permanence à être une force de proposition active et responsable animée par le souci de toujours offrir à nos concitoyennes et nos concitoyens des alternatives et des choix. Quant aux méthodes de fonctionnement que notre parti se donnera, elles ne sauraient être que des méthodes démocratiques. Nous ne pouvons en effet réclamer la démocratie pour notre pays et nous dispenser de ses exigences dans nos rangs.

Mesdames, Messieurs,

Talaiou El Houriyet tiendra toute sa place au sein de l’opposition nationale. Au sein du Pôle des Forces du Changement, notre action politique commune s’est consolidée ces derniers mois. Elle est confortée par l’identité de vues et d’évaluation de la crise politique particulièrement grave à laquelle notre pays est actuellement confronté. Elle trouve aussi une base solide dans notre vision partagée au sujet des conditions de son règlement. Elle est enfin consolidée par l’objectif essentiel qui nous rassemble, celui de hâter l’avènement d’une alternative démocratique dans notre pays.

De même au sein de l’Instance de Suivi et de Concertation de l’opposition nationale, nous continuerons à agir main dans la main avec l’ensemble de nos partenaires politiques pour l’organisation d’une transition démocratique ordonnée, consensuelle et apaisée.

C’est dire que Talaiou El Houriyet n’est pas un acquis pour ses seuls militants mais bel et bien un acquis pour l’ensemble de l’opposition nationale dont il viendra renforcer les rangs et relayer le message démocratique qu’elle adresse à l’ensemble du peuple algérien. Appartenir à l’opposition nationale en Algérie n’est pas chose aisée et c’est même une épreuve particulièrement rude. Il n’y aura pas donc de surprise pour nous et nous savons parfaitement ce qui nous attend.

Et pour ceux qui continuent toujours à nourrir des illusions sur la pratique politique pluraliste dans notre pays, la lettre présidentielle du 19 février dernier est venue rappeler la véritable nature du régime politique qui sévit chez nous.

Ce message est venu révéler une fois de plus que le régime fait une fixation, développe une obsession et entretient une véritable phobie à l’égard de l’opposition nationale.

Et de fait, il semble échapper au régime politique en place dans notre pays que la raison d’être de l’opposition est de s’opposer et que sa vocation est de soumettre sa gestion des affaires publiques à la critique et au contrôle. Il n’arrive pas à se faire à l’idée que dans toute société démocratique la critique, le contrôle et la demande de reddition des comptes sont des pratiques politiques saines et souhaitables. Il n’arrive toujours pas à intégrer dans son schéma mental l’idée toute simple, que le pouvoir sans contre-pouvoir ouvre la voie aux dérives autoritaires insensées telles que celle que notre pays subit actuellement et dont il paye le prix fort pour le présent et pour l’avenir.

Nous aurions tant aimé que le régime politique en place s’occupe un peu moins de l’opposition nationale et un peu plus du règlement des problèmes du pays. Nous aurions aimé qu’il assume son rôle et qu’il laisse l’opposition nationale assumer le sien ; nous aurions aimé qu’il s’acquitte de ses responsabilités et cesse d’avoir pour seul souci obsédant et pour priorité absolue d’empêcher l’opposition nationale d’exercer ses droits constitutionnels légitimes.

Toujours à la recherche de boucs émissaires et toujours prompt à s’exonérer de ses propres responsabilités qui sont lourdes et entières, le régime politique en place agit comme si la source de tous les problèmes du pays était dans l’opposition nationale et non dans ses propres errements, ses propres manquements et ses propres défaillances. Nous devons bien nous résigner à constater que désormais le régime politique en place ne règle plus les problèmes du pays, il en crée lui-même.

Tout le sud de notre pays est en ébullition et que fait notre Gouvernement ? Il tergiverse, il louvoie et laisse pourrir toutes les situations. Il ne semble avoir pour politique qu’un pari sur la lassitude, l’épuisement, l’essoufflement et l’extinction de ces foyers de crise et de tension par eux-mêmes.

Depuis plus de deux ans, Ghardaïa est livrée à son sort et nos dirigeants politiques semblent s’accommoder de ce qu’elle est devenue c’est-à-dire un véritable foyer de crise latent. Ghardaïa meurtrie et ignorée -et nous tous avec elle- attendions du Gouvernement autre chose que cette attitude de déni, de désinvolture et d’abandon.

La décision unilatérale et autoritaire de procéder à l’exploitation du gaz de schiste est venue, à son tour, ajouter d’autres foyers de tension et de crise à ceux déjà existant dans le sud du pays. Et là aussi, le Gouvernement persiste à vouloir justifier l’injustifiable. C’est-à-dire d’avoir agi, en cette affaire, comme si celle-ci ne concernait que lui-même et non toute la Nation ; comme si le dialogue était superflu et une perte de temps inutile ; et comme si les préoccupations légitimes exprimées par les populations étaient secondaires et peu dignes d’intérêt.

Pour avoir présumé de sa capacité à réduire au silence nos concitoyennes et nos concitoyens du sud du pays et pour avoir cru que la voix de la citoyenneté pouvait être étouffée à jamais, le régime politique en place se retrouve dos au mur et face à lui il y a cette citoyenneté qui s’éveille et dont les titulaires naturels réclament que leurs droits soient respectés et que leurs légitimes aspirations soient entendues.

Hier, des rassemblements se sont tenus à travers tout le territoire national pour exprimer notre solidarité et notre soutien à nos concitoyennes et à nos concitoyens d’In Salah et à travers eux à tous les enfants du Sud de notre pays. Les dures épreuves qu’ils subissent, les problèmes dont ils réclament le règlement et les aspirations qu’ils expriment ne sont pas propres à cette région et sont ceux de la Nation toute entière.

Nous aurions tant voulu que nos gouvernants politiques démontrent le même niveau de performance dans le règlement de tous ces problèmes qui accablent notre Grand Sud que celui qui est le leur quand il s’agit de fausser les élections et particulièrement celles de 2014 qui vaut à notre pays une honteuse 103e place dans le monde -contre la 25 ème place pour la Tunisie- du point de vue de l’honnêteté et de la régularité des derniers scrutins présidentiels ; ou celui qui est le leur quand il s’agit de se constituer des clientèles rentières politiques, économiques et sociales ; ou encore, celui qui est la leur quand il s’agit d’assumer l’impunité à la véritable entreprise de prédation des ressources nationales.

Tous vos médias rapportent ou ont rapporté les dossiers de corruption, de pratiques commerciales illicites, de fuite des capitaux et d’évasion fiscale. Le Gouvernement s’est-il réuni pour tenter de barrer la route à toutes ces œuvres de destruction délibérée de l’économie nationale ? La réponse que vous connaissez est non. Le parlement a-t-il diligenté des commissions d’enquête ? La réponse est également non. Nos tribunaux se sont-ils auto-saisis ? La réponse là aussi est non. L’Organe national de lutte contre la corruption et sa prévention n’est-il pas empêché de remplir sa mission ? La réponse est toujours non.

Mais pourquoi donc l’Etat et toutes ses institutions apparaissent-ils si démunis, si impuissants et si tétanisés face à tous ces fléaux ravageurs qui affectent l’économie nationale, une économie elle aussi abandonnée et livrée à un sort peu enviable ?

C’est que la prédation a pris une ampleur systémique au point de représenter une véritable menace à la sécurité nationale ; c’est aussi, que cette entreprise de prédation est conduite, en premier lieu, par toutes les clientèles du régime politique en place qui se sentent protégées, intouchables et pour tout dire impunies. C’est enfin, que l’Etat national se délite sous nos yeux et qu’il a été fragilisé au point de céder face à tous les crimes qui se commettent en grand nombre et au grand jour contre l’économie nationale.

Face à ces crimes nos dirigeants se taisent, ils ont opté pour l’inaction ; ils ont banalisé ces crimes inqualifiables.

Mesdames et Messieurs,

Tout le monde constate – et sans doute vous les premiers- l’état d’extrême vulnérabilité, de fragilité et de précarité auquel ont été réduits l’Etat national et ses institutions. L’Etat national et ses institutions sont supposés traiter avec diligence et effectivité les problèmes qui se posent au pays mais ils ne le font plus ; l’Etat national et les institutions sont censés constituer une digue face aux menaces politiques, économiques et sociales mais ils ne le sont plus.

L’explication à cet état de dégradation avancée que connait le pays dans tous les domaines n’est pas bien difficile à trouver. Elle est toujours dans cette vacance du pouvoir qui perdure et s’aggrave ; elle est dans des institutions que leur illégitimité même rend contestables et privées des moyens d’action effectifs ; elle est dans l’Etat national et ses institutions qui préoccupent et inquiètent plus qu’ils ne confortent et rassurent. Elle est dans ce fossé de la défiance qui se creuse chaque jour entre les gouvernants et les gouvernés.

En un mot, la crise de l’Etat national actuelle n’est pas séparable de la crise de régime dont le règlement demeure contrarié et empêché. Pourtant quoi que disent et quoi que fassent les responsables de cette crise, ce n’est qu’à travers son règlement définitif que sera assuré le véritable renouveau national.

Ali Benflis

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