Dans ce palais des miroirs qu’est devenu le Moyen Orient, l’Égypte vient de montrer en frappant l’EI en Libye qu’il est le pays à suivre.
Il devient évident que les retombées du Printemps arabe qui a disloqué les régimes forts du Moyen Orient sont inverses aux attentes. Contrairement à ce qu’espéraient les jeunes révolutionnaires, ce ne sont pas des démocraties qui ont remplacé les despotes, mais des hordes d’assassins plus inhumains les uns que les autres. Les révolutions mangent leurs enfants, c’est bien connu. Celles du Printemps arable n’y ont pas fait exception et les idéaux démocratiques des révolutionnaires sont enterrés avec eux dans des fosses communes. Ayant ouvert le chemin aux islamistes extrémistes, ces soulèvements populaires ont été des erreurs monumentales qui ont coûté aux démocrates du Moyen-Orient plus de trente ans de progrès et les dommages continuent à s’accumuler.
L’humanisme est en sévère recul dans ce coin du monde. Point positif, les acteurs locaux et leurs alliances complexes commencent à se préciser. Alors que les monarchies du Golfe se préparent à intervenir militairement au Yémen pour chasser les houthis et maintenir leurs intérêts vitaux face à l’Iran, la réaction de l’Égypte à la décapitation de 21 Coptes égyptiens en Libye par les islamistes de l’EI montre que ce pays est actuellement le seul de la région qui maintient son intégrité morale face aux atrocités quotidiennes. Le chat est sortir du sac en ce qui concerne le soutien du Qatar et des monarchies du Golfe à l’EI quand ils ont condamné les frappés de l’Égypte en territoire libyen.
Des monarchies rétrogrades
En envoyant son aviation bombarder cette organisation criminelle, l’Égypte a aussi détruit la couverture des monarchies du Golfe. Quand le secrétaire général du Conseil de coopération du Golfe, Abdellatif al-Zayani, a rejeté les déclarations du délégué égyptien auprès de la Ligue arabe accusant le Qatar de soutenir le terrorisme, il niait non seulement l’évidence, mais monterait son soutient aux islamistes violents. La réaction du Qatar, de l’Arabie saoudite, des Émirats arabes unis, du Koweït, d’Oman et du Bahreïn à l’action militaire unilatérale de l’Égypte montre qu’ils appuient les islamistes en Libye. Ils ont eu beau tenter de faire oublier cette bourde diplomatique révélatrice par un second communiqué plus alambiqué, la vérité est sortie au grand jour.
Les supposés efforts déployés par le Qatar et les autres membres du CCG pour lutter contre les extrémistes religieux ne sont donc que de la poudre aux yeux pour cacher leur soutien secret à ceux-ci. Le fait que l’EI fait parader ses combattants dans les villes conquises sans en être inquiété montre la protection qu’ils ont. Cet organisme semble d’ailleurs avoir standardisé ses invasions qui fonctionnent selon un modèle bien établi. Les plans sont préparés pendant une période d’accalmie. Le commencement de l’invasion se fait en même temps que la mise en ligne d’atrocités qui focalisent l’attention des médias du monde et masque la préparation méthodique de l’intervention.
La guerre en Libye
C’est donc maintenant en Libye que se portent les attentions de l’EI. Libéré du régime de Kadhafi, ce pays est devenu un assemblage de centaines de tribus qui s’arment pour assurer leur sécurité. Il y a plusieurs villes et localités qui sont déjà sous l’emprise des islamistes. Le groupe jihadiste le plus puissant en Libye est Ansar Al-Charia. Ce n’est qu’à l’automne 2014 que des combattants de la ville de Derna ont prêtées allégeances à l’EI. Ce pays est cependant devenu le nouveau théâtre d’opérations de l’EI et de ses alliés qui y refont actuellement ce qu’ils ont fait en Irak en conquérant rapidement de grandes portions du territoire.
La récente confrontation des monarchies du Golfe avec l’Égypte pourrait bien montrer qu’elles tentent d’établir une coordination régionale avec l’EI. Après avoir reçu l’émir du Koweït, le cheikh Sabah al-Ahmad al-Sabah et le vice-commandant des forces armées émiraties, Mohamed ben Zayed Al-Nahyane, le roi Salmane d’Arabie saoudite s’est récemment entretenu à Riyad avec l’émir du Qatar le Cheikh Tamim ben Hamad al-Thani. Dans cette optique, le massacre des coptes aurait pu être une tentative de faire peur à l’Égypte qui aurait plutôt réagi par l’affrontement. Les déclarations contradictoires du CCG montrent que le président Abdel Fatah al-Sissi qui vient de signer l’achat de 24 Rafales avec la France a fait mal à l’EI avec ses frappes.
Les enjeux internationaux
Toutes ces interventions ne se situent pas en vase-clos, mais s’intègrent dans un plus grand ensemble. Il devient de plus en plus évident que derrière les apparences d’une lutte contre l’EI, le but des États-Unis, de l’Allemagne, de la France, de la Grande-Bretagne, de l’Italie et de l’Espagne est de faire tomber le gouvernement de la Syrie. L’Occident aurait donc agi mollement face à l’EI qui fait pour lui une partie du travail. L’utilisation massive par les islamistes des médias sociaux qui sont de propriété américaine pour s’y financer et y recruter de nouveaux combattants est un bon exemple de cette situation.
En face d’eux se trouve la Syrie d’Assad qui est pour sa part soutenue par la Russie, l’Iran et dans une moindre mesure la Chine. Comme le conflit en Ukraine, la lutte contre l’EI s’inscrit donc dans le plus grand cadre de la montée en force des pays du BRICS et des tentatives de l’Occident de rester dominant. La Turquie qui fait partie de la coalition occidentale a cependant d’autres objectifs. Si elle veut aussi faire tomber le gouvernement de la Syrie, elle supporte plus directement l’EI qu’elle utilise pour se débarrasser des Kurdes. Seuls les cris d’émois de la communauté internationale face à ce massacre l’en ont empêché. La Turquie s’est donc recentrée sur la Syrie et s’est entendue avec les États-Unis afin de créer une guérilla de 1200 soldats pour harceler l’armée syrienne. Cette force devrait augmenter jusqu’à atteindre 5000 combattants vers la fin de 2015.
Deux échiquiers superposés
L’intervention en Libye obligera donc les intervenants à jouer simultanément sur deux échiquiers différents. Sur le premier, les monarchies du Golfe utilisent l’extrémisme islamiste pour assurer leur survie et gagner du pouvoir au Moyen-Orient. Le Qatar y a déjà envoyé ses avions aux côtés des troupes occidentales en 2011 pour combattre les forces libyennes du colonel Kadhafi. Il tentera de faire fructifier ses investissements dans l’EI. Un affrontement se prépare donc en Libye entre les partisans de l’EI et ceux des droits de l’homme.
Des mouvements sur le second échiquier qui met en présence l’Occident et le BRICS viendront cependant influencer sur le premier. Le Qatar qui a signé en décembre 2002 un accord de coopération militaire avec les États-Unis et l’Arabie saoudite qui garde les prix du pétrole bas à la demande des États-Unis pour nuire à la Russie et à l’Iran, demanderont de ne pas agir trop précipitamment en Libye. En Algérie, Bouteflika, allier des islamistes qu’il utilise pour contrôler ses démocrates fait déjà écho à cette position qui vise à retarder l’intervention militaire. La situation sur le terrain montrerait donc certaines démocraties occidentales qui se traîneraient intentionnellement les pieds pour laisser le temps à l’Etat islamique d’atteindre ses objectifs et de s’installer en Libye.
Le pouvoir d’intervention de plusieurs démocraties étant mises en échec, ce serait donc l’Égypte et les pays qu’il ralliera qui défendraient le mieux actuellement la position des humanistes et des droits de l’homme face aux fous de Dieu qui utilisent l’islam politique pour asservir et mettre en esclavage les populations du Moyen-Orient. Rappelons que l’Islam est la religion de plus de 95% des personnes qui sont assassinées dans ces pays.
Michel Gourd
