Lorsque élève-ingénieur à l’université de Louvain; je voyais les affiches annonçant les conférences du professeur Ilia Prigogine, prix Nobel de physique et enseignant-chercheur a la même université; je ne me rendais pas compte que la thermodynamique pourrait m’aider un tant soit peu à comprendre un jour quelques aspects des phénomènes sociologiques et politiques d’un des systèmes des plus arriérés de la planète.
En effet, les travaux d’Ilya Prigogine (*) entre autres chercheurs, ont pu analyser la notion d’entropie dans les systèmes thermodynamiques pour la rapprocher des organisations humaines: économiques, sociologiques et politiques.
La notion d’entropie est basée sur le deuxième principe de la thermodynamique qui a été établi par le savant allemand Rudolf Clausius en 1850 suite à un certain nombre d’observations et de constatations. Un simple exemple est que si deux corps l’un chaud et l’autre froid sont mis en contact, alors on constate que la chaleur passe du corps le plus chaud vers le corps le plus froid mais l’effet inverse n’est pas possible. Cette simple constatation a donné lieu à des répercussions théoriques et philosophiques inattendues.
Ce principe a permis d’introduire en 1865 par R. Clausius une fonction thermodynamique appelée entropie. Elle permet de mesurer le degré d’agitation des particules dans le système en question, donc de rendre compte du désordre et de du déperdition d’énergie du système dû aux chocs. D’autre part, on peut subdiviser les systèmes thermodynamiques en deux principales classes: systèmes « ouverts » et systèmes « fermés » selon leur interaction ou pas avec l’environnement extérieur. De l’analyse de ces systèmes, il en découle curieusement que pour les systèmes fermés, l’entropie ne peut qu’augmenter spontanément au cours du temps pour atteindre finalement son maximum qui est un état d’équilibre où toutes les particules ont un comportement équivalent.
Comment transférer et appliquer ces résultats pour expliquer le comportement des systèmes politiques? En bien, il suffit de rapprocher les éléments constituants le système thermodynamique que sont les particules (atomes, molécules) avec ceux constituants les systèmes politiques que sont les citoyens. Par ailleurs, l’analogie avec les systèmes politiques est la suivante. Les systèmes ouverts ressemblent aux systèmes capitalistes qui sont flexibles. Ils autorisent une certaine autonomie à leurs éléments pour échanger avec le monde extérieur en termes d’énergie, matière, et information. Cet échange leur permet d’être autorégulateurs et adaptatifs.
Au contraire, les systèmes fermés ressemblent à des systèmes totalitaires où tout est contrôlé. Il est impossible de tirer profit d’une quelconque interaction avec le monde extérieur. Tout échange semble être retourné vers le dedans. Ce sont donc ces systèmes fermés qui sont concernés par l’accroissement de l’entropie ou agitation et qui évoluent immanquablement vers une situation d’extrême désordre correspondant à l’anarchie totale.
L’analogie étant donc ainsi présentée, son application au cas de la situation actuelle de l’Algérie passe pour évidente. Il s’agit d’un système politique totalitaire, rigide et fermé. Toutes les observations indiquent qu’il a atteint l’ultime étape de son existence et que son entropie a atteint sa valeur maximale pour sa désintégration. L’anarchie et le chaos sont en train de gagner du terrain et de se généraliser sous de multiples formes. Les transformations sociales récentes en témoignent: les problèmes sécuritaires sur toutes les frontières, les conflits intercommunautaires comme ceux de la région de Ghardaïa, les guerres des gangs dans les nouvelles cités-dortoirs à forte concentration, la violence dans les stades de football, les protestations des citoyens pour les logements, le chômage, l’injustice, etc.
Bien sûr, le pouvoir dispose de la police comme interface pour réprimer ces mouvements mais voici que c’est justement cette interface qui craque. C’est l’implosion du système ou son effondrement de l’intérieur. En plus, ceci arrive généralement au moment ou l’on s’y attend le moins; c.à.d. au moment où les tenants du pouvoir considèrent que tout est parfaitement maitrisé et que le risque d’instabilité est quasiment nul.
La manifestation de la police à partir de Ghardaïa est loin d’être seulement une simple demande d’amélioration des conditions de travail et matérielles. Les problèmes de l’injustice, du régionalisme, de la bureaucratie, de la corruption, du manque de logement existent depuis l’époque boukheroubiste et ce n’est certainement pas ce pouvoir qui les a créé et entretenu qui va les faire disparaitre. Ce n’est pas non plus l’expression d’une quelconque sympathie subite de la part des policiers pour ne plus réprimer les citoyens. Non, il s’agit en fait d’une prise de conscience par les policiers de la gravité de leur situation suite à une évaluation du risque et du pressentiment de la guerre civile imminente qui s’annonce et dont ils ont eu un avant gout durant la décennie noire.
Après plus d’une année à Ghardaïa, les citoyens et les policiers ont pu en déduire deux conclusions. La première est que ce pouvoir ne dispose d’aucune vision stratégique pour gérer les problèmes. Il veut gagner du temps en reportant les problèmes qui ne font que s’amplifier et s’accumuler. La deuxième est que les éléments de ce pouvoir sont plutôt préoccupés à transférer leurs biens et leurs familles vers les pays étrangers sans s’inquiéter du devenir de ce pays. D’où cette incompréhensible révolte des policiers laissant ne serait ce qu’un instant le pouvoir a découvert et dans le désarroi.
Ce système mafieux ne s’intéresse qu’à sa propre survie qui est dépendante des ressources de ce pays. Il se trouve dans la situation du parasite qui a fini par tuer l’hôte dont il se nourrit et est en deficit.
Abdelouahab Zaatri
(*) Ilya Prigogine : (25 janvier 1917 à Moscou – 28 mai 2003) est un physicien et un chimiste belge d’origine russe. Il a reçu le prix Nobel de chimie en 1977.
