Le Matin d'Algérie

Mme la ministre de la Culture : cinéma oui, mais lequel et comment ?

On ne le dira jamais assez, le cinéma en Algérie dans ses moments de gloire, a été lapidé sur décisions politiques et il ne s’en remettra que sur le bon vouloir des décideurs politiques.

Quand bien même il existe une activité cinématographique, celle-ci est très loin de faire prévaloir l’existence d’un cinéma réellement effectif. Au même titre que la démocratie de façade, la pratique culturelle dans notre pays, en l’occurrence le cinéma, obéissent aux mêmes principes de faux-semblant avec comme option, de la persuasion dans l’illusion, deux ou trois films de circonstance, beaucoup de parades festives et triomphalistes et le tour est joué. Les années passent et c’est pratiquement le même scénario qui se joue en boucle.

D’un cinéma national indépendant avec ses propres moyens de production et de diffusion qui ne demandait qu’à être renforcer et consolider par une réelle prise en charge des pouvoirs publics et politiques, nous nous retrouvons, 25 années plus tard et comble de l’ironie, avec un cinéma entièrement dépourvu comme s’il avait subi des raids après une opération « d’expropriation en règle » de son patrimoine et de la mise à la porte de son personnel toutes fonctions confondues. Par quel miracle ose-t-on aujourd’hui parlé d’un cinéma national ou si l’on préfère d’un cinéma algérien après l’avoir coulé volontairement, on aimerait bien comprendre ? Quand la supercherie fait bon ménage avec la politique culturelle dans le pays, il faut s’attendre à toutes sortes d’inepties alors que tout le monde sait que l’Etat s’est désengagé de ce secteur après l’avoir déstructuré jusqu’à ses fondements. Ce qui est par contre vrai, sur les décombres de l’ex-cinéma national, a émergé un cinéma ‘’non identifié ‘’, un cinéma informe et dispendieux ; un cinéma débridé statutairement que légalement ; un cinéma où tout se traite à l’extérieur (laboratoire, mixage…) ; un cinéma où les professionnels toutes fonctions confondues sont de moins en moins sollicités au profit de l’extérieur ; un cinéma de coulisses, de minorité et de privilège ; un cinéma qui produit plus de festivals que de films ; un cinéma où les films produits sont en majorité méconnus du public à défaut de salles de projection ; un cinéma où un grand nombre de films sont bloqués depuis des années à défaut de traitement en postproduction ; un cinéma qui fait fi du minimum professionnel ; un cinéma où les conseillers et membres des différentes commissions de travaux sont inamovibles ; un cinéma où la censure est érigée à tord et à travers comme moyen de dissuasion et de chantage à toutes œuvres de création…on peut s’étaler longuement encore sur les exemples de ce prétendu cinéma que l’Etat et son administration nous ont fourgué et volontairement entretenu au profit d’une politique cinématographique des plus délabrées.

Mme la ministre de la Culture

Plus de 25 années de promesses et d’engagements non tenus, plus de 25 années d’attente et d’espoir qui ont fini à achever plus d’un parmi nous qui par dépit et de lassitude, qui par découragement et de démoralisation, qui par décès cardiaque et de diabète, qui par maladie et de suicide, qui par le chômage forcé et ne trouve rien pour subvenir aux besoins élémentaires de sa famille, qui de guerre lasse ont purement et simplement abandonné pour d’autres horizons plus cléments ou immigrés sous d’autres cieux…Toute une génération de professionnels à l’origine des meilleures œuvres cinématographiques algériennes et du cinéma lui-même en Algérie a été sacrifiée à l’autel de la bêtise et de la fourberie des gouvernements successifs sans parler du patrimoine immobilier et bien d’équipement pour la fabrique et la diffusion des films sans lesquels aucune production n’aurait vu le jour ( laboratoire, post de production…).

Rien n’a été épargné par leur politique délibérée de Déstructuration. Si le terrorisme a œuvré à des liquidations physiques, les administrations successives ont quant à elles, œuvrés à la liquidation des fondements même de la cinématographie algérienne. Nous payons aujourd’hui, le prix fort !

Mme la Ministre, faut-il d’autres sacrifices encore à l’exemple de la nouvelle génération qui aspire à reprendre la relève et qui déjà se trouve happée dans un environnement cinématographique des plus perverti ? À force de mensonges et de tromperie à répétition, à force de tergiversation et de manœuvres dilatoires de la part de vos prédécesseurs, nous sommes devenus perplexes jusqu’à même ne plus y croire aux discours officiels. Nous savons que vous avez héritée d’une situation des plus critiques pour ne pas dire catastrophique et votre tâche pour donner un nouveau souffle au secteur de la culture, n’est pas du tout aisé en raison des nombreuses contraintes et résistances des anciens reflexes en matière de gestion. Nous savons aussi que vous êtes animées d’une grande volonté de changement et de rupture avec les pratiques du passé, mais votre volonté suffit-elle à lever tous les obstacles qui ont eu raison de notre cinéma, sachant pertinemment que la politique générale prônée par votre propre gouvernement ne prête pas du tout à l’optimisme et dont la politique culturelle n’est que l’émanation et à fortiori quand on apprend la reconduction des anciens caciques en qualité de conseillers dans le département cinématographique, ça nous laisse plus que dubitatifs.

Saïd Guenifi, cinéaste

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