La régression sociale en marche en Algérie depuis les dix dernières années est en train de s’opérer sous l’œil quasi indifférent des partis politiques, comme si la dérive se passait ailleurs, dans un autre monde, sur une autre planète.
La passivité des acteurs politiques face aux attaques frontales et brutales contre nos existences confine même à la complicité. Pendant que le pays s’enfonce dans le sous-développement, et les Algériens dans la misère, les partis, animés essentiellement par une logique de pouvoir, sombrent un à un dans des batailles stériles sans lien aucun avec les réalités et les préoccupations sociales de la population…, comme s’ils étaient sourds au bruit des luttes, aveugles aux mouvements de révolte populaire qui défrayent la chronique et enflamment la rue.
L’indécente foire d’empoigne à laquelle se livre leurs partisans pour se faire désigner candidats aux prochaines élections communales nous donne la mesure de la vacuité et de l’indigence du débat électoral national, réduit à criailleries, chausse-trapes en tout genre, chicanes et interminables querelles sur des questions de leadership, ou de préséance pour l’assouvissement d’ambitions personnelles.
Pour ne pas faire injure aux Algériens affamés par les spéculateurs en plein ramadan, nous avons choisi de ne pas rendre compte de ces jérémiades dans nos colonnes. Le débat de ces élections, si tant est qu’on puisse appeler empoignades un débat, est à l’image de la classe politique qui l’imprime − inconsistant et limité. Etranger aux préoccupations de la majorité des Algériens, il ne fait que dresser de nouvelles barrières, renforcer la méfiance et le rejet ; désormais, la distance entre la société civile et les organisations politiques, déjà perceptible en temps normal, est devenue en cette période de course aux sièges une véritable fracture, aussi grave et profonde que celle séparant le pouvoir de la population.
Le paysage politique algérien est une sorte d’auberge espagnole où chacun mange ce qu’il ramène, du moment qu’on ne dérange pas l’ordre établi par les maîtres des lieux, à savoir le Pouvoir en place. On y voit se bousculer des candidats au poste de «représentant du peuple», délégués par des partis conçus par des officines, des formations sans tradition ni expérience, sans bagage conceptuel ni projet, objectivement inaptes à saisir les attentes d’une société en voie de paupérisation, à être en phase avec le mouvement social d’un pays qui redécouvre la malnutrition et les maladies venues des temps les plus sombres de la colonisation ; des partis qui s’interdisent une quelconque vocation à représenter des intérêts autres que les leurs propres. On ne sait rien de leur programme… Mais en ont-ils seulement un programme ? Quelle que soit la compétition à laquelle ils participent, ils n’abordent les questions sociales que du bout des lèvres et pas du tout celles économiques, un domaine réservé et, de toutes les façons, auquel le bon peuple, présumé superficiel et ignare, est supposé ne pas s’intéresser. Et pourtant ! Les véritables enjeux sont là, précisément dans ces thèmes qu’on se garde d’aborder. Cette manière de faire l’impasse sur ces sujets, d’escamoter le débat montre la limite des projets portés par les futurs élus. Pour tout discours, ils n’ont que ces mots à la bouche : rupture, changement politique. Discours ressassé, rabâché, transformé en panacée universelle, qui a figé le débat depuis plus d’une décennie sur le thème unique : le pouvoir politique. L’engagement des luttes autour de la question exclusive de la politique politicienne a coupé les liens des partis avec le mouvement social qui reste − l’histoire nous l’enseigne depuis toujours −, le véritable moteur du changement. La polarisation sur la seule dimension «politique» détourne inévitablement d’un quelconque intérêt pour les luttes sociales.
Changement politique, oui…, et APRÈS ? Qui va enfin oser parler de cet «après» , oser s’aventurer hors de ce sentier battu, quitter les débats balisés, et s’ouvrir à des initiatives nouvelles centrées sur des problématiques sociales, économiques, écologiques urgentes, qui conditionnent tout autant, sinon plus, la question du pouvoir politique, le devenir du pays.
Pendant longtemps, le piège électoral, celui que les libertaires réfractaires aux faux-semblants de la démocratie bourgeoise qualifient avec humour de piège à c…, a fonctionné à merveille en Algérie ; aujourd’hui encore, une grande partie de la classe politique y est enfermée mais, depuis avril 2007, des milliers d’Algériens ont réussi à s’en échapper. Auraient-il enfin compris que ce n’est pas un bulletin de vote qui transformera leur vie, mais leurs luttes ? Qui sait ? La rentrée sociale qui s’effectue aujourd’hui devrait être chaude et combative, la riposte syndicale d’envergure qui se prépare est une façon magistrale de rompre avec la critique exclusive de l’instance politique.
Où seront «nos» futurs élus quand les syndicats autonomes lanceront leur offensive ?
Ghania Hammadou
