Nicolas Sarkozy a entamé sa visite en Tunisie en délivrant un satisfecit à Benali qu’il a assuré de son soutien. Ceux qui s’attendaient à une prise de position du président français sur la question des droits de l’homme dans ce pays pressenti pour recevoir le siège de la futur Union pour le Méditerranée en sont pour leurs frais. Le président français les a pris à contre-pied en estimant au contraire que la Tunisie pouvait « se comparer sans rougir à tant d’autres pays » et a déclaré ne pas avoir de leçon à donner à la Tunisie en matière des droits de l’homme.
Jean-Pierre Dubois, président de la Ligue des Droits de l’Homme (LDH) a dessiné pour Nouvelobs.com un sombre tableau de la situation des droits de l’homme en Tunisie que nous reproduisons ici.
Qu’en est-il de la situation des droits de l’homme en Tunisie?
– La Tunisie est aujourd’hui une des pires dictatures d’Afrique et malheureusement la plus méconnue. Les gens voient la Tunisie comme une destination de vacances mais sous la plage il y a l’arbitraire. Au niveau du contrôle de la population, la situation est comparable à la Roumanie de Nicolae Ceauşescu. La société est totalement bouclée et la presse est sous contrôle de la même façon qu’en Chine. On parle de miracle économique tunisien, c’est d’ailleurs le grand argument du régime, mais c’en est un seulement pour ceux qui sont dans les papiers du pouvoir. C’est un pays extrêmement corrompu. Derrière le miracle, il y a 30 % de chômage, la situation est dramatique. On observe des grèves très dures, notamment dans les usines de textiles, il y en a pratiquement en permanence mais on en parle pas car la répression est terrible, rarement les mouvements sociaux sont à ce point-là réprimés. Le tableau est sombre.
La situation peut-elle changée? Faudra-t-il attendre l’après Ben Ali ?
– Pour l’instant la situation est bloquée, Ben Ali vient encore d’être réélu avec 99% des voix, j’ai entendu des dirigeants politiques français féliciter cet « exemple démocratique », il y a de quoi se poser des questions. Ben Ali a fait changer la constitution, ce qui lui permet de cumuler les mandats et d’être président à vie. Actuellement c’est un petit clan qui contrôle tout et qui vie du « miracle » économique.La seule manière de faire changer les choses serait que l’Union Européenne, dans le cadre d’un accord d’association économique avec la Tunisie, fasse appliquer l’article 2, qui consiste a pratiquer cette association économique en échange du respect des droits de l’Homme. Sans l’Union Européenne, la Tunisie ne tiendrait pas plus de quelques semaines, ce serait le seul moyen de faire changer d’attitude Ben Ali. Ce serait beaucoup plus efficace que les multiples gesticulations. C’est notre silence, notre lâcheté et le double discours de nos dirigeants qui maintiennent Ben Ali au pouvoir.
Les ONG se sont déclarées déçues après la première visite de Nicolas Sarkozy. L’Élysée a annoncé qu’il devrait prononcer un discours sur ce thème, pensez vous que les droits de l’homme soient véritablement une de ses préoccupations ?
– Nicolas Sarkozy est déjà venu en Tunisie, ce fut sa première visite après son élection, il était là avec Rama Yade, sa secrétaire d’Etat chargée des Droits de l’Homme. Et pour la première fois lors d’une visite en Tunisie de représentants français, ni l’un ni l’autre n’ont eu une seule minute pour rencontrer les associations et les membres de l’opposition. Quand nous avons fait remarqué ça à Madame Yade, elle nous a répondu » j’ai rencontré le Premier ministre », c’est comme si vous vouliez parler du Tibet avec le Premier ministre chinois. Nicolas Sarkozy nous a dit qu’il avait changé, on va voir, car il ne s’agit pas seulement de faire des discours, ce qui compte ce sont les actes. Je ne veux pas faire de procès d’intention, mais il parle de rupture, et bien nous attendons la rupture. C’est insupportable pour ceux qui sont dans les prisons tunisiennes et qui attendent beaucoup de la France. On dit qu’il n’y a pas d’amour mais des preuves d’amour et bien là c’est pareil, il faut des actes et pas seulement des discours. Interview de Jean-Pierre Dubois par Estelle Gross
