Suite de l’entretien avec Nacer Kettane.
LMDZ : M. Kettane, Radio Beur, Beur FM est née en parallèle avec le mouvement de colère qui a été porté par la marche des beurs en 1983. Tout cela a-t-il servi à quelque chose ?
NK : La marche contre le racisme et pour l’égalité des droits de 1983 qui est arrivée à Paris le 3 décembre de la même année a été pour moi, comme je l’ai dit dans un de mes livres, un point de départ, et un point d’arrivée. Bien avant cette marche, nous avions monté un journal qui s’appelait «Sans frontières ». La première une de ce journal titrait : « La seconde génération parle ». Nous étions donc déjà une équipe rodée à la revendication. C’est de là qu’est parti cet esprit d’association, c’est de là que sont parties ces idées de radios libres. Cette marche a été créée par des circonstances simples : un fait divers. Toumi Djadja, en voulant porter secours à un ami mordu par un chien, a pris une balle dans le ventre. Blessé, mourant, il a dit : « Il y en a marre de se faire tirer comme des lapins, nous sommes français, nous n’avons pas la même couleur mais nous sommes de ce même pays. Maintenant il faut qu’on nous écoute. »
C’était au temps où on faisait l’apologie de la non-violence. On écoutait alors George Harrison, et on parlait de Gandhi et de Mandela. Après les blessures de Djadja, tout un peuple s’est soulevé pour dire à la police d’arrêter de tirer.
Christian Delorme, qu’on appelait alors le prêtre des Minguettes et qui travaillait sur le territoire de Vaulx-en-Velin dans la banlieue lyonnaise s’est soulevé et a sorti ce mot : « Pourquoi ne pas marcher pour l’égalité des droits et contre le racisme ? »
En 1983, les temps étaient rudes, Jean-Pierre Stirbois venait de remporter la municipalité de Dreux. Il était du Front National. C’était la première fois où l’on voyait un fasciste pointer son nez ici, en république. Grave ! Il est aujourd’hui décédé, il a laissé des héritiers…
Je me souviens de cette époque, je me souviens d’une une du journal Minute qui me désignait comme responsable d’une radio invasive parce que maghrébine. J’ai eu droit à deux unes de Minute. C’était très dur en ce temps. D’autant plus qu’à l’époque, les bavures n’étaient pas rares : une centaine de Maghrébins tués. Des crimes racistes. La liste de ces victimes que j’ai faite moi-même existe et peut être consultée dans les pages du livre de Tahar Bendjelloun et de son co-auteur : « L’hospitalité française ». Cette centaine de victime est morte. Leurs noms n’ont jamais été oubliés. J’ai été aidé dans cette entreprise de collecte des noms des victimes par Mohamed Zaim, le monsieur à la camionnette. Toute une époque ! La radio, tout naturellement, s’est fait l’écho de ces revendications. Et elle a signé l’éruption d’une nouvelle réalité en France. Les immigrés ont construit la France pendant les trente glorieuses. La France, amnésique, a failli oublier.
LMDZ : Nous les Maghrébins sommes très nombreux en France, sans doute la population étrangère la plus importante. Pourtant les pouvoirs publics font mine de nous ignorer.
NK : Non, nous ne sommes pas ignorés. La France a pensé que nous étions des populations transitaires, asexuées. Nos parents ont fait des enfants. Ces enfants sont devenus Français. La marche de 1983 est venue dire à tout le monde qu’il y avait une population qui existait, qui était française même si elle s’appelait Mohamed ou Boualem. Les gens qui étaient dans la marche sont venus dire nous sommes Français et nous ne repartirons pas.
« Nous avons des parents, nous avons un pays, la France, nos parents ont un pays, l’Algérie, le Maroc, la Tunisie… ». Cette marche a arraché la carte de dix ans. L’émigration algérienne existe depuis 110 ans, c’est l’immigration la plus vieille de France. On la retrouve dans les barricades de Paris, la Commune. On la retrouve dans les manifestations syndicales de 1902-1905. On la retrouve partout. La communauté algérienne immigrée est intimement liée à la vie de la France. C’est dans l’immigration que, paradoxalement, est né le mouvement national algérien. En Algérie avant le déclenchement de la guerre de libération, il y a eu des révoltes, de grandes révoltes. Elles ont été soutenues par les tribus. Souvenons-nous d’El-Mokrani, de Cheikh El Haddad, de l’Émir Abdelkader… Mais le lien social, la révolte sociale, le glaive qui est levé, la lame d’acier levée pour dire halte à l’esclavage, halte à l’indigénat. Tous ces mots, tous ces cris qui disaient que nous avions un pays, un territoire, une existence, une dignité, une citoyenneté, c’était cela le mouvement national. L’immigration a porté ce mouvement comme elle a porté ce mouvement syndical. Elle s’est impliquée dans la résistance, elle s’est impliquée dans la dynamique de la décolonialisation. Malheureusement, l’armée des frontières, l’héritière de la Fondation de France a pris le pouvoir a l’indépendance de l’Algérie et a écarté, à la fois ceux qui à l’intérieur avaient lutté contre le colonisateur et ceux qui a l’extérieur se sont battus pour la liberté. Les libertés. Faut-il rappeler Abane, Khider, Djamila, toutes les femmes, tous les hommes qui se sont battus pour nous restituer la dignité.
À l’indépendance, l’immigration a été mise sous contrôle, notamment par l’Amicale des Algériens en Europe. L’opposition était surveillée, épiée. Je me souviens qu’en 1983, par exemple les dossiers de subventions présentés par Cherif Benbouriche, directeur de l’ACB n’avaient pas le droit de cité sur le bureau de M. Jack Lang, alors ministre de la Culture. Tous les dossiers qui référaient à la culture berbère étaient vécus, perçus comme des parasites à même d’infecter les relations diplomatiques algero-françaises. Il ne fallait pas parler de ça. L’immigration algérienne a vécu à la croisée des chemins. D’un côté sommée de s’intégrer dans la société française et de l’autre invitée à se soumettre à un pouvoir algérien dictatorial. La communauté algérienne émigrée a toujours été sous contrôle.
Aujourd’hui il y a une communauté dont les membres se revendiquent parfois Kabyles, Arabes, musulmans, athées, laïques… Ce qui fait plaisir, ce qui redonne de l’espoir, c’est que tout ce monde se dit Algérien.
LMDZ : M. Kettane, vous n’avez pas les reins solides, pourquoi vous lancez-vous dans l’aventure d’une télévision, Beur TV ?
NK : En 2003, j’ai lancé une chaine de télévision méditerranéenne que j’ai appelé Médi TV. A Tanger, les Marocains ont lancé une tv qui m’a pris le nom. Cela ne m’a pas plus emmerdé que cela. J’ai donc créé Beur TV. J’ai créé mes propres studios qui n’ont rien à envier à TF1 ni à M6. J’aurais pu me servir de la radio pour monter ma télé mais ce que ne sait pas le grand public, c’est qu’une télé ne coute pas très cher. Les moyens techniques ont considérablement chuté les caméras sont passées de 25.000€ à 7.000€, les tables de mixage valent 3.000€. Tout cela est correct. Il reste à fabriquer les programmes.
LMDZ : M. Kettane, vous présidez une radio et une télévision, vous êtes à la tête d’un groupe, vous ne payez pas ou vous payez mal vos employés. C’est une rumeur…
NK : Au contraire, lorsque nous étions une association, nous avons eu des manquements. Depuis que nous sommes passés au statut commercial, nous sommes bien entendu contrôlés par les institutions, nous subissons des contrôles réguliers. Nous avons toujours payé les gens, nous avons même été la première radio à rémunérer les stagiaires. Nous n’étions même pas obligés de le faire.
LMDZ : M. Kettane, vos voyages fréquents en Algérie avaient-ils un projet pour la radio ou la télé ?
NK : Beur FM et Beur TV sont d’abord des organes conçus à destination de l’immigration. Ceci ne nous a pas empêchés de passer des conventions avec des confrères en France et l’étranger, notamment en Algérie et au Maroc et en Tunisie. Concernant l’Algérie, j’ai voulu, surtout à travers la télévision, construire une passerelle entre là-bas et ici. J’ai rêvé d’être un trait d’union entre la France et le Maghreb. Je ne suis pas de ceux qui disent qu’il faut choisir entre les deux pays. Je suis de ceux qui disent que la bi-nationalité est une richesse. Il faut être capable de vivre en France, de vivre en Algérie sans complexes. C’est pour cela que, sans peur j’ai ouvert un compte en banque à Alger, que j’ai installé au milieu de la ville une télé indépendante, neuve, Beur TV, boulevard Mohamed V… J’ai osé. Je n’ai jamais été inquiété.
LMDZ : M. Kettane, plus franchement, avez-vous des ambitions politiques en Algérie ?
NK : Le processus institutionnel en Algérie me semble inachevé. En aucun cas donc je ne peux prétendre à un quelconque rôle politique. Je pense par exemple à la façon dont les députés se font élire, à la façon dont les sénateurs se font désigner. En démocrate accompli, il me semble qu’en Algérie, il y a encore beaucoup de progrès à faire. Ma seule ambition c’est apporter mon expérience de communiquant. Avec ma radio, ma télé, aider les nouveaux médias audio-visuels à avancer me ferait beaucoup de bien.
L’Algérie qui a vecu une décennie meurtrière s’est relevée. Ce pays est peuplé d’hommes et de femmes de bonne volonté. Il est nourri au courage. Il lui manque des outils. De l’expérience. C’est cela que je souhaite apporter. La démocratie, dans mon pays est à parachever. La démocratie que nous instaurerons sera à l’algérienne. Tant pis ! Nous ne sommes pas obligés de copier le modèle scandinave. Fin
Entretien réalisé par Meziane Ourad
Lire 1re partie : Beur FM-Beur TV : Nacer Kettane, un président conquérant
