Entre ceux qui s’angoissent pour le pain et ceux qui s’angoissent pour le quatrième mandat, il faut reconnaître que 2013 nous laisse un pays bien partagé. Avec, toutefois, cette singularité : les plus influents et les plus décidés ne sont pas nécessairement ceux que l’on croit. Il y a comme un parfum d’octobre 1988 qui se promène.
Par Mohamed Benchicou
Après quinze années d’immobilisme, de gabegies et de flagorneries politiques, le pouvoir de Bouteflika, à défaut de réduire les lignes de fracture qui avaient fait octobre 1988, a réduit l’État algérien à un distributeur de bonbons. Et, croyez-moi, on ne va pas bien loin avec un distributeur de bonbons.
Que faire, une fois que vous avez acheté l’amitié de Paris avec de la guimauve, le silence américain avec du sucre d’orge et la complicité britannique avec des caramels ? Eh bien, il faudra autant de calissons pour la paix sociale et autant de nougat au miel pour les amis, ceux-là qui ont marqué à leur façon l’année 2013, inoubliable cuvée de petits et grands courtisans, hommes de cour professionnels, obséquieux de formation et laudateurs de vocation, gauches et sournois qui concourent à la gloire du maître : « Bouteflika, qui d’autre ? ».
L’ennui, c’est qu’il y a déjà moins de sous dans la tirelire, nous dit le patron de la Banque d’Algérie qui a le don de gâcher l’ambiance : en 2013, l’excédent commercial a déjà diminué de moitié. Alors comment éviter un autre octobre 88 quand on a autant de chômeurs et pas le sou ? La question ne désarme pas pour autant l’inépuisable Amara Benyounès dont on se demande à quelle source il s’abreuve pour balancer autant de balivernes à la minute, et qui proclame, à partir de Paris, la disponibilité des Algériens à… investir en France (!), oubliant, le brave homme, l’urgence de d’abord investir en Algérie où, durant ces quinze dernières années, l’économie hors hydrocarbures n’a pas bougé d’un iota.
Jamais le pays n’a eu à sa tête un pouvoir aussi faible, aussi archaïque et, disons-le, aussi ridicule. L’année 2013 nous aura montré l’autre face de notre pays : le Disney Land de la Méditerranée. Je ne sais qui, l’autre jour, était le plus pathétique, de Bouteflika, incarnation d’un pouvoir grabataire qu’on avait fardé pour les besoins de la télévision et dont on arrangeait les gestes pour donner l’illusion de bonne santé, ou du ministre de la Communication, Messahel, qui se défendait, dans un baragouin affligeant, de n’avoir pas trafiqué les images comme l’en accuse Canal +.
Difficile de s’indigner ensuite de la boutade de Hollande ! Et puisqu’on en parle, notons que pour la première fois depuis l’indépendance, sur une question de fierté nationale – cette fameuse boutade de Hollande -, la société algérienne a réagi avant le gouvernement et, pire, l’a contraint à prendre ses responsabilités. Autrement dit, l’Etat algérien, sans considération sur la scène internationale a dû se résoudre au recrutement, au mercato d’hiver, d’un ministre encore vierge des tares de ses pairs, le brave Ramtane Lamamra, que l’on sent perdu dans ce monde de bonimenteurs enrichis et d’adulateurs sans vergogne, lui qui n’a ni la chance de faire partie des premiers ni la malchance de compter parmi les seconds.
Notre nouveau chef de la diplomatie, un de ses personnages qui croient pouvoir pratiquer la politique sans cynisme, ne cesse de prêter sa vertu à un repaire de vice, avec l’espoir de limiter les dégâts. Mais Ramtane Lamamra n’est, à l’évidence, pas fait pour le subtil métier d’avocat du diable. Que dit-il, à propos, justement, d’octobre 1988 ? Que ce fut notre « Printemps arabe » à nous, façon de signifier, cocorico, que l’Algérie a connu son printemps démocratique bien avant tous les autres pays arabes. “Nombreuses sociétés arabes veulent le changement, mais en Algérie le message a été bien reçu après les événements d’Octobre 1988, et un processus de réformes a été engagé” (Jeune Afrique dans son édition du 22 décembre 2013). C’était tellement bien dit que l’agence officielle APS a repris de larges extraits de l’entretien. Tant pis si cette opinion est tout à fait à l’opposé de celle du chef de l’Etat. Au point où en est la cacophonie algérienne…
Oui, mais notre ministre-pompier oublie que nous sommes retournés aux véritables lignes de fractures sociale, politique et idéologique, celles des années 1980, celles-là mêmes qui ont motivé le formidable soulèvement populaire. Vingt-cinq ans après, qui peut le nier, le même fossé sépare le pouvoir de ses administrés livrés aux intolérables humiliations de la précarité et de l’incertitude, gouvernés plus que jamais par le mensonge, la duplicité et la corruption. Le pouvoir de Bouteflika a fait de cette pause sociale de quinze années, le plus mauvais usage. Il ne s’est pas amendé, il ne s’est pas rapproché de la population, il n’a pas entamé le fonctionnement démocratique des institutions, il s’est obstiné dans le népotisme, la corruption, le déni du droit et la fraude électorale. Il s’est contenté, en somme, de reconduire les mécanismes de l’impopularité et de l’illégitimité. Bouteflika a démantelé l’Etat (zéroualien, chadliste et boumedieniste) qu’il avait trouvé sans pouvoir lui substituer un autre à la hauteur des défis.
Plus l’État s’écroulait, plus les bandes corrompues gagnaient en influence, s’installant au cœur des circuits économiques les plus juteux mais aussi au cœur du pouvoir, achevant de vider l’État algérien et de le travestir. Ils sont les créatures nées de la démolition de l’État algérien (on peut dire de l’Etat Boumedieniste) comme le pouvoir mafieux eltsinien fut le produit de la démolition de l’État en Russie. Michel Camdessus, alors directeur général du FMI, l’avoue : « Nous n’avons pas vu que le démantèlement de l’appareil communiste était le démantèlement de l’Etat. Nous avons contribué à créer un désert institutionnel dans une culture du mensonge, de l’économie souterraine, de la prise d’avantages héritée du communisme. »
Aujourd’hui se termine l’année 2013 sur une vérité éclatante : le pouvoir du président algérien est un pouvoir exalté, fumigène… Il n’y a même plus ce contrat moral qui liait tout le monde sous Boumediène, du président au sous-préfet et qui tenait lieu de régime, comme disait le défunt Chérif Belkacem. Cela, la société la déjà compris et je crois bien que 2014 nous réserve de belles surprises.
Alors, en ce jour de Nouvel an, rendons grâce à l’année 2013 de nous avoir rappelé qu’un autocrate se conserve décidément moins bien que les illusions qu’il a semées autour de lui. Et nettement moins bien que le champagne ! Nous serions tentés, à ce propos, de conseiller à notre ministre des Affaires étrangères un champagne vieux de quinze ans pour fêter la nouvelle année tumultueuse qui s’annonce. Quinze ans, c’est le meilleur âge pour une révolte comme pour un champagne de cuvée spéciale. C’est le champagne de plénitude ! Un Dom Pérignon 1999, par exemple, l’année du mandat des illusions ! Il n’y a pas de secret : un bon champagne c’est un assemblage de vins de plusieurs années comme une bonne révolte est un assemblage de plusieurs colères. Un assemblage qui brille de mille feux !
Un Dom Pérignon 1999, c’est comme une colère qui fermente quinze ans : il ne demande qu’à exploser ! Les champagnes de plénitude sentent d’ailleurs, comme les vieilles colères, les fleurs séchées et les arômes grillés. C’est l’authenticité végétale ! Monsieur Lamamra devrait s’offrir en ce réveillon, un Dom Pérignon 1999, cette année 2013 le vaut bien ! L’art de la diplomatie n’est-il pas aussi celui de bien choisir son champagne ? D’ailleurs, tout le monde le dira au sein du clan présidentiel : choisir le bon champagne c’est comme choisir le bon porte-voix : la chose requiert du doigté, de la discrétion et le respect des règles. Il faut, en premier, s’adresser au bon réseau. Dénicher le bon intermédiaire qui vous indiquera le bon corrompu, c’est comme trouver le bon caviste qui vous oriente sur le bon cru…
Il faut savoir que les bons corrompus comme les bons champagnes diffèrent aussi selon les caractères : il y en a des légers et des puissants. Comme pour le bon champagne, le choix du corrompu doit tenir compte de certaines subtilités : ne jamais se faire d’illusions sur les plus jeunes, ni sous-estimer les plus âgés ; ne pas oublier que le bon corrompu tout comme le bon champagne, n’est pas forcément celui qui se sucre le plus : les champagnes bruts à peine sucrés sont les plus recherchés. Allez, bonne année à tous !
M. B.
