Le Matin d'Algérie

Yasmina Khadra et les voies du ciel

Cet homme fut, très tôt, mis en demeure de pulvériser sa propre destinée.

Ravi, à neuf ans, à son enfance, à sa bourgade oubliée et aux bras de sa mère, il fut jeté dans ceux, tendrement impersonnelles, de l’armée, haut lieu des avenirs prestigieux, avec injonction de toujours regarder le ciel. C’était la façon qu’avait choisi le père de lui faire prendre de la hauteur sur sa modeste condition : quand on n’est pas né sous une bonne étoile, il faut monter la chercher. Alors, le bambin lâché dans l’océan de l’incertitude humaine, s’est fait un devoir de garder la tête hors de l’eau et de vouloir séduire les étoiles jusqu’à en devenir une, à son tour. Tout seul. Comme Turambo, son dernier personnage, Turambo du nom du village misérable qui l’a vu naître, qu’il a fallu fuir avant qu’il ne vous rattrape. Il avait gravi les marches vers le ciel, Turambo, avec son direct du gauche foudroyant, il a escaladé les canyons de la gloire, de l’amour et de l’argent ; il a fait la première page des journaux… Turambo ! Toute ressemblance avec l’auteur est, bien entendu, fortuite, puisqu’il n’y a pas de Turambo dans la Saoura et qu’un direct de gauche foudroyant n’a rien à voir avec un coup de plume ardente. Toujours est-il que Mohamed s’est offert sa bonne étoile et il veut que cela se sache. Yasmina Khadra est resté le gamin dépossédé des égards qu’il réclamait. Enfant, sanglotant dans ses draps, le soir, loin de la mère, il a dû se choisir un protecteur anonyme moins pour veiller sur lui que pour lui dire ces mots d’adulte qu’un enfant a besoin d’entendre, «Je suis fier de toi». Aujourd’hui, il revendique chaque pouce de la notoriété qui lui revient, parce que, celle-là, cette célébrité, c’est à la fois le triomphe d’un pari paternel, le miracle d’une authenticité et l’apothéose d’une passion. Mohamed dit n’avoir trahi aucun des trois. Il s’est astreint à sa carrière militaire sans abdiquer de son rêve de toujours : écrire ! Dans le corps du militaire confronté aux soubresauts d’une nation déchirée, a mûri l’âme de l’écrivain instruit aux authenticités primordiales. «Dès l’âge de 9 ans, à l’Ecole des Cadets de la Révolution, j’ai été formaté pour aimer mon pays». Son drame comme son privilège résident là. Dans un monde surfait où l’avidité tient lieu d’ambition, l’écrivain s’est retrouvé encore plus seul, sommé de renier le soldat, de se renier tout court. «Militaire, j’ai touché de mes mains la vaillance, la lâcheté, la terreur, le malheur ; j’ai vu des gens souffrir et des gens renaître de leurs cendres j’ai rencontré le phénix dans l’armée» A cette collectivité de faux aristocrates qui souhaite tout savoir du superflu et surtout rien de l’essentiel, il répète qu’il reste, à jamais, ancien militaire, écrivain et Bédouin ! 

Après un demi-siècle d’ascension solitaire et de réussite époustouflante, Yasmina Khadra a définitivement saisi que si les voies du ciel ne sont pas forcément impénétrables, elles donnent, en revanche, sur l’infini.

Il n’y a pas de limite aux obsessions humaines.

Dans cet univers factice, qui vit de bonnes formules et de médisances et qui ne rêve que de le voir retourner à ses impasses, il est condamné à une vie sans relâche, astreint à ne jamais s’arrêter de gravir les échelles célestes sous peine de retomber illico dans l’univers grisâtre qui l’a vu naître. Regardez donc ce qui est arrivé à Turambo, le grand champion de boxe, son dernier personnage, Turambo du nom du village misérable qui l’a vu naître, qu’il a fallu fuir avant qu’il ne vous rattrape et qui a fini par le rattraper. Il avait pourtant gravi les marches vers le ciel, Turambo, avec son direct du gauche foudroyant, mais pas assez, et cela lui fut fatal parce que toi, fils, aurait dit le père, tu n’as droit ni au répit ni à une deuxième chance, la chance ne s’aventure jamais du côté des oasis ou des montagnes, elle a élu domicile ailleurs, loin de chez toi, quant au répit, sache que c’est le privilège des gens de pedigree et toi mon fils, tu es de naissance honnête mais obscure, comme tous les enfants du peuple, toujours à deux doigts de la rechute, de l’oubli, du nid naturel de la non-existence. Turambo a jeté l’éponge. Il restait trop de Turambo en lui, trop d’innocence, trop de principes, trop de toutes ces choses qu’on emporte avec soi et qui vous collent à la peau, la droiture, la parole donnée, il restait trop de Turambo en lui pour qu’il triomphe du monde pervers de la cupidité et de l’intrigue. Le champion de boxe a été terrassé par sa propre innocence. Il s’appelait Turambo.

Et Khadra ne veut pas terminer comme lui. Il a écouté le père : l’écrivain n’a pas droit au répit. Pour définitivement prendre de la hauteur sur sa modeste engeance, il va mettre ses titres en jeu dans une compétition imprévue : les présidentielles !

Concurrencer Bouteflika.

Mohamed Benchicou

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