Les révolutionnaires Amazighs libyens ont fermé, dimanche 29 septembre, la station de pompage de gaz de Millitah se trouvant à environ 50 kms de la ville de Nalut dans la région oust d’Adrar Nefusa. Cette station alimente une installation gérée conjointement avec la compagnie pétrolière italienne ENI, réduisant ainsi les exportations vers l’Italie, qui s’appuie fortement sur le gaz pour la production de son électricité.
La fermeture du gazoduc qui alimente le pipeline Greenstream en Sicile, a causé la réduction d’environ moitié le flux de gaz vers l’Italie depuis la Libye. En effet le lendemain lundi 30 septembre, les volumes normaux quotidiens sont passée de 18 millions de mètres cubes à 8.5 millions de mètres cubes. Cet acte, unique dans l’histoire de la Libye, a obligé les médias et les agences de presse occidentales comme l’AFP à parler des Imazighens de Libye, qui ont pris l’habitude de boycotter toutes les informations les concernant. Plus particulièrement celles concernant les diverses manifestations qu’ils ont organisées pour revendiquer leurs droits identitaires et linguistiques, et ce depuis la chute du dictateur Kadhafi.
En Libye l’installation de gaz de Millitah qui alimente les centrales électriques d’Al-Ruwais, Zawiya et Misrata, a fait réagir aussi les médias libyens. Lesquels sont majoritairement contrôlés par des courants arabo-islamistes, hostiles aux revendications des Imazighens.
Devant la peur qui s’est emparée de la classe dirigeante de la Libye, de voir plus de pertes qu’aura à engendrer la fermeture du gazoduc, et devant la pression de l’Italie, semble-t-il, le Congrès général national (CGN), une assemblée de 200 membres élue le 7 juillet 2012, s’est empressée à résoudre le problème. Son porte-parole Omar Hmidan a souligné que le CGN a discuté le jour même de la fermeture du gazoduc le dimanche, l’idée de modifier la loi, source du litige avec les Amazighs de Libye, de la commission constitutionnelle de 60 membres qui se penchera sur la rédaction de la nouvelle constitution Libyenne. Malheureusement, d’après Omar Hmidan, il n’y a que 110 membres qui ont voté pour la modification de la dite loi, alors qu’il faut l’approbation de 120 membres du Congrès. La concertation et discussions se poursuivent, dit-il, pour arriver à une solution finale qui va contenter tout le monde.
Il est à signaler que jamais depuis le soulèvement de 2011, dont les Amazighs ont joué un rôle fondamental, il n’y a eu autant de débats dans les TVs Libyennes sur la question Amazigh comme depuis la fermeture du gazoduc de Millitah. Ainsi dans une émission de TV, l’avocat Hisham Hamadi, a expliqué au journaliste qui le questionne sur la raison de la fermeture du gazoduc, qu’il fait partie de ceux qui désobéissent, car nous avons décidé a ce que celui qui nous ne reconnait pas, on ne le reconnait pas non plus. Nous, les Imazighens, n’avons jamais cherché ni l’argent, ni des postes ministériels, comme les autres, et que nous n’avons jamais cessé de demander nos droits sans violence, malgré que nous avons les moyens de la faire. A la question du journaliste de savoir quel est le nombre de ceux qui ont fermé le gazoduc, l’avocat Hisham Hamadi répond que le droit n’est pas une question de nombre. Nous sommes les vrais révolutionnaires qui ont fait tomber Kedafi, et que maintenant il (le gouvernement) essaye de nous piéger par des artifices et des ruses de toute sorte. Comment voulez-vous que nous répondions si ce n’est ce dernier recours à la fermeture du gazoduc pour attirer l’attention de l’opinion nationale et international.
Dans une autre émission de la chaine TV Libya Al Ahrar, intitulée El Manber, d’une heure de temps, il y’a eu un panel 4 invités de différentes régions pour élucider la problématique et ce qui a causé la coupure de la ligne d’approvisionnement de gaz. Parmi les invités, il convient de citer Chabane Buseta, un ex-député de Nalut qui s’est retiré le mois de juillet passé du CGN en compagnie de ses collègues Amazighs. C’était pour protester contre la façon vicieuse de procéder dans la mise en place de la commission des 60 membres chargée de rédiger la nouvelle constitution de la Libye. Selon Chabane Boucettta, c’est l’entêtement des membres de CGN à refuser le dialogue et à revoir les règlements de la commission constitutionnelle qui a poussé les révolutionnaires amazighs à fermer le gazoduc. Plus précis, il explique que les révolutionnaires demandent la révision de l’article 30 de la commission qui stipule que pour soulever un débat sur un quelconque point à adopter dans la constitution, une majorité de 41 membres sur 60 au sein de cette commission est nécessaire. Un procédé rusé pour ne laisser aucune chance aux Amazighs pour faire valoir leurs droits dans la future Constitution. Faut-il rappeler que les Amazighs, les Touarègues et les Tobous ne disposeraient que de 6 sièges sur 60.
A son tour, Abdeslam Abdellah, vice-président du conseil local de Nalut, incombe la responsabilité de ce qui arrive au seul CGN. Les membres de ce dernier ont eu une année pour répondre positivement aux revendications identitaires des Amazighs, opérées avec un pacifisme et un civisme ahurissants. Mais ils ont préféré faire la sourde oreille ou pire encore manœuvré pour en arriver à cette situation de blocage.
Abdelkader Gdura, professeur dans le droit constitutionnel, un arabophone de Benghazi, a étonné de par sa position très lucide en faveur des droits constitutionnels des Amazighs qui ont été négligés pendant le règne de l’ancien dirigeant Mouammar Kadhafi. Il suffit, selon lui, de trouver un mécanisme adéquat pour officialiser Tamazight sans même passer par l’obstacle de la majorité au sein de la commission, et qui serait probablement contre. D’après lui, l’identité ne peut être soumise au débat, comme dans la plupart de pays civilisés qui ont vécu des situations similaires. Le professeur Abdelkader Gdura se désole du fait que le CGN a travaillé sur la base du fait accompli en instaurant la commission des 60 sans entendre le point de vue des opposants. En particulier les Amazighs, dont il considère leur faible représentativité au sein de la commission constitutionnelle (10%) comme une insulte pour eux. Il conclut que quand on travaille avec ce genre de ruses, il faut s’attendre forcément à de tels blocages, comme la fermeture du gazoduc près de Nalut.
Pour le dernier intervenant Fathi Nat Khelifa, le président du Congrès Mondial Amazigh, les révolutionnaires amazighs n’ont pas eu recours à ce genre de procédé, non désirable, que forcés et malgré eux. Sachant qu’ils ont épuisée toutes les voies pacifiques et civiques. Les Amazighs de Libye étaient les premiers à parler de la mise en place de la constitution, mais qui tarde malheureusement à venir. Toutes les constitutions des pays avancés, ont selon le président du Congrès Mondial Amazigh, réglé les problèmes identitaires selon l’entente et non pas par le vote ou le référendum. Il poursuit qu’en Libye de l’après révolution, il se trouve que l’entêtement des ceux (les membres du CGN) qui mettent des lois sont prisonniers de l’idéologie héritée de l’ère de Kadhafi, et il est difficile pour eux de s’en débarrasser.
At Bucnan
