Le Matin d'Algérie

Ces haragas morts pour vivre leur vie Par Hassane Zerrouky

C’est une photo terrible, insupportable, que celle figurant en « une » d’El Khabar prise dans la morgue d’un hôpital pour illustrer un article indiquant que huit corps de haragas, flottant en mer ont été repêchés au nord-est de Cap Carbon par la marine nationale. Sur la photo, trois jeunes dont deux sont enveloppés dans des sacs de plastique, tandis que le troisième, encore revêtu d’un blouson de cuir, tenait encore son gilet de sauvetage. Il avait un visage paisible. Il semblait dormir.

Ces jeunes, contraint de fuir leur pays, mettant leur vie en péril, illustrent on ne peut mieux la détresse d’une partie de la jeunesse du pays. Horizon bouché, faute de perspectives, et ce, au moment où l’on annonce que l’Algérie a engrangé 110 milliards de dollars de réserves de change, les jeunes algériens ne croient plus aux promesses sans lendemain. Ils voient bien que leur situation ne s’est pas améliorée. Dire qu’ils sont victimes des mirages occidentaux véhiculés par Internet ou via les télés satellitaires, c’est insulter la mémoire de ces haragas morts en mer. La réalité, ils la connaissent mieux que quiconque parce qu’ils la vivent au quotidien. Toute la journée à tourner en rond, à glander, à se débrouiller comme ils peuvent – marché noir par exemple – pour se payer des vêtements, des chaussures Nike, des CD, voire aider leur famille, toute la journée à ne rien voir venir, pas une once d’espoir,.. ne peut conduire qu’au désespoir.

Ces jeunes ont beaucoup de mérite parce qu’ils auraient pu succomber aux sirènes de la Qaida au Maghreb islamique qui leur promet le paradis et 72 houris s’ils acceptaient de mourir en martyrs du djihad. Non, en tentant le tout pour le tout, ils n’aspiraient qu’à une chose : vivre, reconstruire leur vie dans un pays étranger où ils espéraient trouver du travail, conscients surtout que ce ne sera pas facile, qu’ils peuvent être expulsés vers leur pays d’origine. Non, ce ne sont pas des trafiquants, des délinquants comme se permettent de les juger ceux qui se sont fait une place au soleil ou ces bureaucrates sur qui repose le système actuel. Non, parmi eux, il n’y a pas d’islamistes radicaux qui tentent de gagner l’Europe pour commettre des attentats comme l’a écrit un quotidien national dans le but de faire peur. Et ce n’est pas en actionnant les imams, ce n’est pas le discours moral et religieux qui arrêtera ces jeunes. Car, comme je l’ai déjà écris, la mosquée n’est pas le lieu indiqué pour traiter le chômage et la mal vie de cette jeunesse sans travail, sans espoir. Sorti de la mosquée, leur quotidien fait d’injustice sociale les rattrape rapidement.

Il ne faut ni les condamner ni les juger parce que nous n’en avons pas le droit, parce que l’existence de ces haragas est bel et bien l’indice d’un malaise profond qui mine le pays, l’indice visible d’un système politique dont la seule préoccupation est de se perpétuer. Si ce pouvoir s’était attaqué aux vrais problèmes du pays, qui sont énormes et complexes et qu’on ne peut régler avec une baguette magique, et ce, combien même il n’aurait pas réussi dans sa tâche, on pourrait à la rigueur écrire et clamer : ce pouvoir a fait de son mieux. Malheureusement, ce n’est pas le cas. C’est l’amère réalité.

H.Z

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