Le Matin d'Algérie

Tahar Djaout renaît à Genève

A Genève, j’ai été à la rencontre d’un peuple qui ne croit pas à la mort des meilleurs. Ici, Tahar Djaout.

On rentre en Suisse comme on rentre dans du beurre. Pas de contrôle à la frontière. Juste une vignette de 33 euros, obligatoire, à payer. Et un sac de confiance. Ce pays est plein de bonnes intentions. Un pays propre. Respectueux de l’humain. Cher, mais vrai. C’est ce qui manque par ces temps de crise. Place des volontaires. On ne s’invente pas ! Un lieu alternatif, « L’Usine » est une salle de spectacle, le « Spoutnik » tend la main à Abderrazak Larbi Cherif. Un réalisateur, un « commetteur » de films qui a su, qui a voulu osé.

Ce Monsieur qui porte haut le journalisme a étonné. Stupéfait. Il a réussi à réunir dans cette petite salle tout ce que Genève comptait comme énergies créatives. Le film dont quelques voix concernées ont dit du mal à couper le souffle à la salle. Des jeunes, des vieux, des femmes, des hommes et même des enfants sont venus le dire à la terrasse de la barge où la soirée s’est prolongée jusqu’à l’aurore.

Mine de rien, sans prétention aucune, le film a convoqué le Maghreb Genevoix.

Karim dit Krimo a vécu un an à Alger, il a fait un passage en Syrie. Il est membre de El Karama, une ONG gérée par Mourad Dehina, un ex-ponte du FIS. Krimo me parle de Dieu et de Mohammed (que le salut soit sur lui) en tenant un demi de bière à la main.

Pourquoi, alors, tous les assassinats qui ont décimé l’Algérie ? « Je pratique », dit-il…

Khalil Algérien de Sidi Bel Abbès, installé à Genève est conseiller de clientèle. Il fréquente « L’Usine », cet atelier alternatif. Il fréquente surtout la musique. Il est bon. Je l’ai écouté. Avec une bande de copains, il a créé le groupe Jilg’nawa qui navigue entre Aix-les-Bains et Genève.

Accessoirement, Khalil est webdesigner. Encore un métier, des hommes que l’Algérie a eu entre les mains et a perdu. Hasard de la route et du mobile, à quelques enjambées de Genève, j’ai eu Rabah Madjer au téléphone. Quel bonheur ! Cet artiste associé au magicien Merzekane a inventé le football algérien. Avec la complicité de Saadane et Khalef.

L’Algérie n’aime pas trop ses enfants. Sur les rives de Rhône, à Genève, Elhadi, Ismaël, Sonia, Yasmina, une jeunesse riche de mots et de cœurs. Des larmes viennent et avec elles, l’Algérie…

Khalil est de Témouchent. Où sont ces terres ? Où sont les vignes ? Où est le vin ? Où est le licite et l’illicite ? Le sacré et le profane …

Arrêtons de nous mentir. C’est le meurtre qui nous a réunis à Genève. Tahar Djaout a été la première victime expiatoire de l’écriture. Après lui soixante-dix frères sont partis. Quelques-uns disparus. Deux cent mille enfants d’Algérie ont quitté la scène.

Les Algériens, par nature, sont résistants. Ils n’ont pas abdiqué.

Mohammed Hafed Eddine Mehdi est titulaire d’un master 2 en finances et banque. Il a entamé ses études à Bab Ezzouar. Il est musulman pratiquant, il a même une petite barbe, il est préoccupé par l’avenir de son pays. Emotion ! Khalid Bensid, prend son guembri pour, subrepticement, convoquer Timimoun.

Genève voici, subitement déversée sur la rue l’Algérie, le Sud, Beni Abbas, l’erg Oriental, l’infini… L’exil s’efface. Nous ne sommes plus si loin, d’autant que quelques quarts d’heure auparavant, on a écouté Tahar Djaout. Un ancêtre sauvegardé par Abderrazak Larbi Cherif.

Sonia Jasmine qui a aussi vécu l’expérience algéroise clôt le débat avec des bises pleines de cœur. L’Algérie sait tout de même voyager. Quelques Algériens n’aiment pas les voyages. Larbi Cherif, lui, aime. C’est un homme qui suit tout simplement son pays à la trace.

La télévision algérienne, Chaîne 4 vient de lui ouvrir l’antenne. Elle diffuse son film sur Djaout.

Faut-il s’en réjouir ? Pourquoi pas ?

Si l’Algérie se met à reconnaitre ses enfants, pourquoi lui cracher à la face ? Vive le courage !

Méziane Ourad

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