Le Matin d'Algérie

Algérie, une poudrière sur un puit de pétrole

A Alger et à l’intérieur du pays, le mécontentement social est une réalité évidente. Flambée des prix devant laquelle, par la voix de son ministre chargé des relations avec le Parlement, Mahmoud Khoudri, le gouvernement avoue son impuissance. « Nous n’avons pas de solution pour contrôler les prix » a-t-il assuré au cours d’un point de presse. Reste à savoir si les consommateurs, qui se contentent de peu en faisant leurs courses, ont été convaincus par ce type d’argument. Qui plus est, en dépit d’une enveloppe de 2,5 milliards de dollars au soutien des prix de base, le pouvoir d’achat des Algériens ne cesse de s’éroder. Le bidon d’huile de table de 5 litres a doublé passant de 750 à 950 dinars et est en passe de franchir la barre des 1000 dinars. Le café est passé de 100 à 130, voire 150 dinars le paquet de 250 grammes, les fruits et légumes ont également augmenté. Et si selon l’ONS (Office national des statistiques), le taux d’inflation a été de 3,5%, un cabinet américain ( Casey Recherh) l’estime à plus de 12% ! En outre, une étude récente, menée par un cabinet d’experts a conclu que pour un ménage de 5 personnes, le SNMG (Smig) devrait être de 35 000 dinars contre 12 000 aujourd’hui. Autrement dit, le salarié algérien doit se serrer la ceinture car il a de plus en plus de mal à boucler ses fins de mois tandis que par ailleurs l’endettement des ménages s’accroît dans des proportions inquiétantes.

Pis : en matière d’emploi des jeunes, Tayeb Louh, ministre du Travail, a admis que le dispositif de lutte contre le chômage des jeunes menée depuis 2001, a échoué. Et de prôner une nouvelle stratégie à travers laquelle l’Etat propose aux employeurs un « Contrat de travail aidé » où une partie du salaire est pris en charge par l’Etat, et ce, en plus de la réduction des charges patronales, qui permettrait selon lui de créer entre 350 et 400 000 emplois par an. Un dispositif qui suscite le scepticisme de nombreux économistes. Pour Mohamed Gharnaout, cité par El Watan, « il n’y a jamais eu de politique d’emplois en Algérie ». Pour lui, la création d’emplois est tributaire d’un accroissement de la consommation des ménages et d’investissements productifs. De plus, a-t-il estimé, le taux de change élevé de l’Euro ( plus de 60% des échanges de l’Algérie se font avec les pays de la zone euro) rend coûteux les investissements productifs. Ceux qui ont de l’argent en Algérie préfèrent dans ce cas investir dans la sphère commerciale qui demande peu d’investissements et qui est plus rentable financièrement.

Dans les quartiers populaires d’Alger et à l’intérieur du pays, la pauvreté est visible. Tôt le matin, on croise rue Khelifa Boukhala, sous les arcades du boulevard Amirouche, sur le front de mer, des dizaines de personnes, des femmes avec enfants, qui viennent de passer la nuit sur des cartons, faute de domicile. Les mendiants sont de plus en plus nombreux. Parfois, ce sont des femmes, faisant propres sur elles, qui demandent de quoi acheter à manger… A l’intérieur du pays, on est frappé par ces foules de jeunes qui tournent en rond dans les villes et villages, faute de travail.

Pourtant, l’Algérie donne l’image d’un pays en chantier. Mais à y regarder de près que construit-on ? Des logements, des autoroutes, bien sûr. Mais aussi des centres commerciaux, des centres d’affaires dotés de toutes les commodités, des hôtels de luxe, des immeubles haut standing dont la réalisation est financée par des hommes d’affaires des pays du Golfe. La baie d’Alger, dit-on, risque d’être bientôt couverte de tours et de marinas. En bordure de l’autoroute, entre Dély Brahim et Staouali, cet immense espace vert qui devait être aménagé en parc avec plantations de 20 000 arbres pour les familles algériennes, va être transformé en un espace pour riches : selon le Soir d’Algérie, l’entreprise Emirates Investment Company va y réaliser un terrain de golf de 18 trous, un centre équestre, des palaces, des habitations de haut standing, un complexe commercial, des hôtels haut de gamme… De fait, et ce, sans verser dans un populisme qui a fait tant de dégâts dans notre pays, les riches vont trouver leur compte. Mais pas les plus pauvres.

Reste que chez les jeunes en particulier, la tension est à fleur de peau. Les stades de football sont devenus des lieux à haut risque. Pas une semaine sans que de graves incidents n’éclatent entre supporters, avec en toile de fond saccages de voitures et de magasins, parfois de mort d’hommes comme cet étudiant poignardé à l’issue d’un match de football à Blida. Même les islamistes, qui étaient passé maîtres dans la récupération de la colère des jeunes, sont dépassés. Les émeutes se poursuivent, prenant parfois la forme d’affrontement inter-communautaire comme à Beriane dans le Mzab. La colère couve. Dans le sud, où l’Etat a investi dans l’éducation sans que cette politique ne soit accompagnée d’une politique de développement créatrice d’emplois, les milliers d’étudiants qui sortiront des universités de Bechar, des centres technologiques d’autres villes du sud, vont être rapidement confrontés au manque d’emplois. A cela s’ajoutent ces revendications sourdes d’autonomie régionale sur fond de crainte de mouvements autonomistes armés dans le grand sud, comme on l’a vu dans cette attaque d’un aéroport revendiqué par « un mouvement de libération », derrière lequel, assurent certaines voix, il y aurait la main de la Libye, aujourd’hui en très bons termes avec les capitales occidentales !

De fait, sans verser dans l’alarmisme, le pays est confronté à de multiples et sérieux risques liés au chômage, à la pauvreté, au fait que des régions entières ont été délaissées après avoir été sinistrées par un terrorisme aussi barbare que socialement déstructurant. Alors que le pays est sur un baril de poudre, le pouvoir continue de pratiquer la politique de l’autruche tandis que l’opposition parlementaire ne se soucie que de la prochaine échéance présidentielle. En parcourant la presse national, on observe que des économistes, des experts nationaux et des hommes politiques ne cessent de tirer la sonnette d’alarme. Pourtant, l’Algérie ne manque pas d’argent. Mais ce qui fait défaut, c’est surtout l’absence d’une vision à long terme mariant des objectifs nationaux et régionaux, sur fond d’un réel climat démocratique, à même de permettre le décollage du pays.

H.Z

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