Bonne année l’Algérie. Bonne année terre des ancêtres, ce jardin de merveilles, qu’ils n’ont cessés de sillonner à travers toute l’immensité de son étendue, depuis l’aube de l’humanité jusqu’à la venue au monde des derniers hommes de novembre.
Bonne année terre patrie, celle où éclot l’enchantement devant la spectaculaire fidélité de ses saisons, où, le soleil ardant de l’été répond avec sa nonchalance à la sagacité de l’hiver glacial des hauts-plateaux. Celle aussi où se cultive l’intensité de l’imagination devant la variation infinie de ses paysages, allant de la mer bleue à l’océan des sables dorés, en marquant des poses intermédiaires à l’image de tout ce que la terre peut contenir comme possibles, marquant de leur empreinte l’alternance du caractère de ses habitants entre témérité et résignation à l’extrême.
Bonne année l’Algérie de l’hospitalité. Bonne année les Amazighs. Bonne année a tous ses habitants, qu’ils soient juifs ou musulmans, chrétiens ou sans religion. Bonne année a tous ses enfants, qu’ils soient africains ou méditerranéens, qu’ils soient arabes ou turcs, français ou européens, noirs ou blancs, jeûneurs ou non jeûneurs, trisomiques ou normaux.
Bonne année terre de novembre, qui a ensemencé rêves et espoirs de bonheur et de liberté chez les hommes qu’elle a vus naître.
Bonne année à tous ceux qui n’ont eu le droit qu’a la détresse et à toutes formes de frustrations depuis la naissance.
Bonne année à ceux et celles qui vivent tassées dans des logements exigus, qui se nourrissent des ordures ramassées dans les déchetteries, qui ne peuvent pas se soigner, qui s’habillent en loques et ceux qui n’ont jamais repassé leurs vêtements.
Bonne année à ceux et celles qui ne rient pas et qui n’écoutent pas de musique.
Bonne année à ces millions d’analphabètes et d’ignorants. Tous ceux et celles qui ne connaissent pas Shakespeare, Galilée, les trous noirs et les trous béants de l’inconscient. Bonne année à tous les frustrés sexuels : les homosexuels, les hétérosexuelles, les transsexuelles, les lesbiennes, les masturbateurs et tous ceux et celles qui n’ont jamais eu un rapport sexuel.
Bonne année aux femmes battues, violées, répudiées, divorcées, jetées dans la rue, et toutes celles qui sont soumises aux mâles et aux corvées domestiques à longueur de journées et même tard dans la nuit aux corvées sexuelles.
Bonne année à tous ces enfants victimes de pédophiles pervers et sadiques. Bonne année à tous ces enfants morveux, qui passent leurs journées à pleurer et à recevoir des coups des adultes qui les entourent, le ventre creux et les pieds-nus.
Bonne année à tous les militants des droits de l’homme, journalistes, intellectuels, artistes, écrivains, militants politiques, enseignants, poètes, harcelés quotidiennement ou non, arrêtés arbitrairement ou non, humiliés ou non, torturés ou non, tués ou encore vivants.
Bonne année à tous les immolés, survivants ou non, tous les harragas, noyés ou non, tous les hitistes, renvoyés de l’école ou non.
Bonne année à tous les immigrés, victimes de toutes sortes de discriminations et tous ceux qui errent sans domicile fixe dans les agglomérations européennes.
Bonne année à tous ceux qui roulent en longueur de journée les tuyaux qui traversent l’immensité de la patrie du sud au nord, transportant la sève de tous les malheurs de ses habitants.
Bonne année aussi, par pitié, à tous ceux dont le sang de la terre patrie, extrait du fin fond de ses entrailles, a enrichi et transformé en charognards déshumanisés.
Bonne année à toutes ces hordes d’avides, d’insatiables et de voraces qui ont englouti et anéanti l’immense espoir d’un peuple un certain été 1962.
Bonne année a eux ! au-delà de leur forfait, pour avoir meurtri, avilie, humilié, réduit à l’indigence et à l’ignorance tous ceux et celles qu’ils encerclent avec leurs casernes et leurs hommes de main soumis, ces cerbères vaniteux, qui font les fières, en semant leurs «opinions lépreuses» puisées dans leur « peste mentale incurable » dans le champ d’immanence d’une moralité de caniveau.
Bonne année aussi à ces lettrés, terrés lâchement dans leur gîte, impuissants et indignes dans leur démission et leur indifférence, élevant leur progéniture dans l’effacement et l’humiliation.
Bonne année terre patrie de demain, terre de tous les possibles, de tous les espoirs et les rêves permis, où il n’y aura ni harragas, ni immolés, ni frustrés, ni ignorants, ni torturés, ni femmes battues, ni enfants meurtris, ni lettrés lâches, ni tentation chez les comptables, ni et ni et ni…
Youcef Benzatat
