Algérie-France, comment nous nous voyons

Ali Dilem
Ali Dilem

Alors que s’ouvre l’année du cinquantenaire de l’indépendance de l’Algérie, les sociétés française et algérienne restent imbriquées de part et d’autre de la Méditerranée. Mais de façon différente.

Pour les Français, l'Algérie est un pays frère mal connu

"On ne s’est pas entrelacé pendant cent trente ans sans que cela descende très profondément dans les âmes et dans les corps." C’est ainsi que le grand sociologue et islamologue Jacques Berque jaugeait les relations entre Français et Algériens. Certes, mais, pour le moins, l’union n’était pas consentie. Et l’histoire du vieux couple franco-algérien reste douloureuse. "L’histoire est traumatique", affirme Pascal Blanchard, spécialiste au CNRS de l’histoire coloniale et des migrations. "Même les viols enfantent", dit crûment Ali Bensaad, qui étudie les migrations et les relations euro-méditerranéennes à l’Institut de recherche et d’études sur le monde arabe et musulman. "Mais si elle est née sous de mauvais augures, la rencontre entre les deux peuples est très forte", ajoute-t-il.

De fait, les sociétés française et algérienne sont restées imbriquées. Jamais le fil n’a été rompu. Le flux migratoire de l’Algérie vers la France s’est poursuivi y compris pendant et après la guerre. Inversement, des dizaines de milliers de coopérants français sont allés travailler dans la nouvelle Algérie indépendante. "Ils ont été très bien accueillis, alors que la guerre avait été épouvantable", relève Jean-Robert Henry, historien émérite au CNRS.

"Plusieurs millions de personnes ont eu un rapport humain direct avec l’autre société dans des conditions extrêmement diverses", précise l’historien, évoquant les émigrés, les rapatriés, les harkis, les soldats, les coopérants… qui cultivent chacun leur propre récit mémoriel, mais aussi les doubles nationaux (évalués à deux millions), sans oublier le brassage et le métissage des populations. "Il y a beaucoup plus de mariages mixtes franco-algériens que franco-allemands", note-t-il.

"L’Algérie ? Un pays repoussoir qui fait peur"

Si cette proximité franco-algérienne n’a pas d’équivalent, elle n’est pas pour autant assumée. La population de quelques millions d’Algériens et descendants d’Algériens en France "est le trait d’union mal aimé entre les deux pays, en raison du passé traumatique inscrit dans le soubassement de cette relation", explique l’historien Gilbert Meynier. Et la relation souffre de déséquilibre. Les Algériens sont en prise directe avec la société française, tandis que les Français ont perdu de vue l’Algérie, devenue presque une "terra incognita", déplore François Gèze, PDG des Éditions La Découverte qui publient de nombreux ouvrages sur l’Algérie.

"Qui a envie d’aller en Algérie ? C’est un pays repoussoir qui fait peur", reconnaît Pascal Blanchard. "L’Algérie terre de violence reste un stéréotype très présent, et la vérité historique, la décennie noire, joue dans ce sens", ajoute Sylvie Thénault, spécialiste de l’Algérie qui publie cette semaine Violence ordinaire dans l’Algérie coloniale. Pour autant, l’historienne est plus prompte à penser que les Algériens sont rejetés non pas en raison de l’histoire, mais comme l’ensemble des Arabes et des musulmans, "ennemis d’aujourd’hui, dans un contexte d’islamophobie, de racisme antimaghrébin et d’instrumentalisation politique".

Mais les Algériens cristallisent plus que les autres l’image du migrant indésirable. "Pourquoi les Algériens continuent-ils à venir en France, alors qu’ils se sont battus pour leur indépendance ? Cela n’a pas été compris, et n’a jamais été géré. Ce sont les éclaboussures de l’empire", regrette Pascal Blanchard. Cette incompréhension a explosé violemment sur fond de crise économique lors des « ratonnades » de 1973 et des arabicides qui se sont poursuivis les années suivantes.

Le racisme a perduré. Les visas sont de plus en plus chichement accordés à des Algériens perçus comme de potentiels envahisseurs. Et ces refus de mouvement sont vécus comme des coups de poignards dans les étroites relations humaines. "Un million d’Algériens venaient chaque année en France avant l’instauration des visas en 1986", rappelle Ali Bensaad pour témoigner du brassage franco-algérien.

"On pense à tort que le temps apaise le rapport au passé, or le caractère brûlant du passé dépend du sens de l’événement au présent", explique Sylvie Thénault, qui doute que l’année du cinquantenaire de l’indépendance soit propice à l’apaisement et au dépassement du contentieux historique. "La surenchère des discours en matière de politique sécuritaire et de lutte contre l’immigration est en contradiction avec une politique de réconciliation", estime l’historienne, qui voit cependant dans l’évolution de la société civile des raisons d’être optimiste. Si le cinquantenaire des massacres du 17 octobre 1961 n’a fait l’objet d’aucune commémoration officielle cet automne, l’historienne a recensé "une multiplicité d’initiatives locales qui montrent que la société bouge et qu’elle est soucieuse de construire un avenir commun".

Pour les Algériens, la France est devenue plus fréquentable

Pour 36 millions d’Algériens, la France, c’est d’abord les "cousins" qui ont "un passeport bleu", ceux d’entre eux qui ont fait souche dans l’Hexagone. "Ils ont leurs réussites et leurs échecs, s’acceptent de plus en plus comme Français, tout en maintenant un lien avec l’Algérie. Ils achètent ce qui est bon marché à Alger pour l’emporter avec eux, racontent facilement les difficultés de la vie en France."

Pour Samir Brikly, chercheur associé au Centre national des études sociales appliquées, "les binationaux ont humanisé la France, ces vingt dernières années. Ils l’ont descendue d’un piédestal. Elle est devenue sans mystères pour les Algériens." Et le chercheur de préciser : "La diversité algérienne a fait miroir ces dernières années à une diversité française intuitivement mieux perçue aujourd’hui par les Algériens." Les Algériens parlent moins de "la France", plus des Français, de la gauche et de la droite, des Blancs et des immigrés, de Paris et de la banlieue.

Conséquence, "la francophilie s’est désinhibée dans un pays plus tranquille sur sa propre identité", poursuit Samir Brikly. Dans une Algérie qui a légalisé une seconde langue nationale, le tamazight (langue berbère), en 2002, aux côtés de l’arabe, "le retour en grâce de la langue française, qui restait l’apanage des élites occidentalisées, indique que la France n’est plus vécue comme une menace culturelle majeure par une partie plus large de la société", affirme Houari Beradji, universitaire à Sidi Bel Abbès, à 400 km à l’ouest d’Alger.

Face à la prolifération des écoles privées qui appliquaient le programme scolaire français, l’État a dû rattraper « un fait de société » au milieu des années 2000 en commençant l’enseignement de la première langue étrangère, le français, dès la seconde année primaire. On commençait à l’apprendre en quatrième année pendant les vingt-cinq années précédentes. Pour un jeune en fin de cursus, "bien manier le français est d’abord vu comme un atout social, estime Houari Beradji, tout comme est en train de le devenir, très vite, l’anglais". L’Europe aussi change le regard des Algériens. Les griefs sur un visa réputé inaccessible ne visent plus la France. "La faute à Schengen", incrimine-t-on désormais. Les harraga (les migrants illégaux) vont d’ailleurs plutôt vers l’Espagne et l’Italie, plus proches. S’ils sont pris et refoulés, la France reste à l’écart.

"Les Algériens ont besoin que les Français brillent"

Ce n’était pas ainsi, il y a trente ans, au début de la montée islamiste. Pour Nadia Hamlaoui, politologue, "la guerre civile algérienne a eu des effets inattendus. Les tueries entre Algériens ont agi sur l’inconscient collectif. La France est toujours coupable, mais plus fréquentable. Car s’il faut pardonner aux nôtres, alors pourquoi ne pas pardonner à la France."

Il faudra toutefois pour cela que l’État français reconnaisse un jour le préjudice historique. "Cette demande de repentance de la France n’est pas un simple fonds de commerce politique pour le FLN en Algérie. Elle correspond à un vrai besoin de reconnaissance d’une souffrance encore portée par près de trois millions d’Algériens qui ont bien subi la période coloniale", souligne Nadia Hamlaoui. Le sentiment antifrançais, qui reste, finalement, vivant chez une grande partie des Algériens, repose sur l’idée qu’une France "traditionnelle", une sorte de "pays profond" ne peut pas "vouloir du bien à l’Algérie". "Le mandat de Nicolas Sarkozy, son atlantisme et le zèle de son intervention en Libye ont permis de relancer, à Alger, le spectre de l’ingérence étrangère, avec la main de la France en sous-entendu", constate Nadia Hamlaoui.

Mais le regard des officiels algériens sur la France est loin d’être aussi méfiant : "L’eau d’Alger est gérée par Suez, le métro par la RATP, l’aéroport international d’Alger par ADP, et Alstom va livrer cette année les tramways d’Alger, Oran et Constantine, rappelle le patron d’un bureau de conseil en ressources humaines à Alger. La France est choyée dans les contrats qui comptent ici. Les froids diplomatiques n’ont jamais diabolisé les enseignes françaises en Algérie"

Les Algériens concèdent volontiers un savoir-faire aux Français et ne comprennent pas toujours que ceux-ci "s’autoflagellent" sur un prétendu retard technologique français : "Une solidarité filiale peut exister, les Algériens ont besoin que les Français brillent. Ils estiment détenir une part de ce mérite, fait valoir le consultant en ressources humaines. J’appelle cela le syndrome Zidane en équipe de France." Filiale, mais parfois concurrente.

Depuis l’affaire des quotas de la Fédération française de foot, la tension est montée d’un cran avec la Fédération algérienne, qui ne se cache pas de vouloir "recruter" le maximum de "beurs" talentueux pour emmener à nouveau l’Algérie à la Coupe du monde de football. En 2010, les Verts ont été au Mondial avec une équipe à 90 % algéro-française. Les Algériens ont apprécié à la fois la qualité de la formation à la française et la "bêtise" de la droite populaire qui poussent les jeunes beurs vers le pays de leurs parents. Pas ingrats, ils étaient, aussi, tristes de l’élimination de la France. C’est nouveau.

Amine Kadi et Marie Verdier

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Commentaires (1) | Réagir ?

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abde aou

La France pour l'Algérien que je suis c'est un pays comme les autres.