La mauvaise monnaie chasse la bonne !!!

Le dinar s'effondre sur le marché parallèle.
Le dinar s'effondre sur le marché parallèle.

Le Premier ministre Ahmed Ouyahia aurait eu certainement beaucoup à gagner en recrutant à son cabinet Sir Lord Thomas Gresham (1), économiste anglais, né en 1519 à Londres et qui par son savoir-faire dans le domaine de la gestion des devises et des équilibres financiers, fut l'un des premiers praticiens des questions monétaires.

Il aurait également beaucoup appris, s’il avait fréquenté le Gresham College, première institution d'enseignement supérieur à Londres qui ouvrit en 1597. Malheureusement, il a préféré s’accoquiner au PEF de l’UGTA et au saltimbanque du FCE, qui lui ont dicté sa feuille de route monétaire et suggéré le "financement non conventionnel" comme potion magique pour régler tous "les problèmes financiers de notre pays, pendant cinq ans" !

Pourtant, T. Gresham est connu et reconnu pour avoir formulé, la loi qui porte son nom, selon laquelle "la mauvaise monnaie chasse la bonne" et j’ajouterais, pour ce qui me concerne et "vice-versa". Ce recrutement lui aurait permis de comprendre les rudiments des équilibres monétaires et en particulier, les effets pervers que la "mauvaise" monnaie a sur la "bonne" (2), constatations très connues de tous les spécialistes depuis plus de cinq cent ans, maintenant mais qui ne semblent pas avoir fait escale au Palais du gouvernement, à Alger ! Tentons d’expliquer, de manière sommaire, cette loi et ses prolongements, par rapport aux flux physiques de l’économie.

Dans un système monétaire international et national construit sur les canons des accords de Breton-Woods (3), en 1944, vulgairement dénommé le "gold exchange standard" avec comme arbitre une monnaie nationale (le dollar US) mais qui est également internationale du fait qu’elle est garantie par sa convertibilité fixe, définie à 35 US$ l’once d’or fin, il est évident que ce "Bank note" américain, c’est-à-dire ce papier-monnaie n’a de valeur que dans la mesure où sa définition en or reste fixe et sa convertibilité en or soit assurée durant toute la durée de l’accord (4), quelle que soit, par ailleurs, la quantité de billets imprimée par l’institut d’émission américain, établissement sous tutelle de la FED (5). Dès lors, la quantité de billets imprimée est nécessairement liée à la capacité productive réelle de l’économie du pays et du solde de la balance courante (variation des exportations, des importations et des services). Cette quantité de signes monétaires émise, représente les contreparties de la masse monétaire (M1, M2, M3) et est mesurée par un rapport couramment appelé le "taux de liquidité de l’économie" (La masse monétaire / le PIB). Une rupture de cet équilibre précaire dans un sens ou dans l’autre se traduit pour l’économie par des réajustements générés par une tension inflationniste ou déflationniste, en fonction des décisions de politique monétaire prises et assumées par les pouvoirs publics.

Quand ce sont les Etats qui fixent les parités de leur monnaie et non pas les forces réelles du marché, dans certains pays comme l’Algérie, dès lors des distorsions vont apparaitre sur les marchés informels (au Square Port-Saïd, par exemple) par rapport aux cours fixés et encadrés par la Banque d’Algérie. La loi de T. Gresham n'existe que parce que l'État impose un cours légal, par exemple un taux de change entre deux étalons monétaires comme en Algérie. Pour cette raison, les changes libres des monnaies sur le marché entrainent la chasse de la mauvaise monnaie par la bonne et vise versa ! En situation de forte inflation, réelle ou anticipée, les agents économiques, officiels ou illégaux, vont se débarrasser du dinar qui va fondre, à vue d’œil, entre leurs mains et acheter des devises (Euro et Dollar) de plus en plus chères, compte tenu de la forte demande réelle ou anticipée. Mais pas uniquement, les biens vont également voire leur cours s’envoler comme toutes les valeurs refuges, dont la pierre (le foncier nu ou bâti), l’or et l’argent (en lingot ou en bijouterie), les biens de consommations durables produits sur place (ciment, agrégats, matières diverses) ou importés (véhicules et engins neufs et d’occasion). Les services ne resteront pas en reste, puisque les professions libérales (avocat, dentiste, médecin, enseignant, transport, tourisme…) vont toutes ajuster les prix de leurs prestations en fonction du choc subi par l’injection massive (6) de signes monétaires sans contreparties.

Les adjectifs qualificatifs comme "monnaie de singe" ou "fausse monnaie" ne sont pas dénués de tout sens, dans la littérature économique, ils décrivent une situation vécue dans certains pays proches et loin de notre pays, où pour acheter un kilo de viande, le citoyen doit débourser des milliers de Bolivars. Au Zimbabwe, il faut une brouette de Dollar pour acheter un pain. L’imprimerie d’un billet d’un million de Zaïre, pour payer la solde de son armée, a coûté son poste de Président à S. Mobutu, après une insurrection militaire (7). Il serait regrettable, pour le Premier ministre, que les « cambistes » de square Port-Saïd, qu’il n’a jamais éradiqué (8), lui donnent une leçon d’économie, qui figure dans nos programmes universitaires, sous le titre significatif des « capacités d’anticipation micro et macro-économique ». Ce serait, pour lui, le comble !

Mourad Goumiri

Professeur associé

Notes

(1) La loi de T. Gresham, commerçant et financier anglais (1519 - 1579), considéré notamment comme l'un des fondateurs de la bourse de Londres, s’impose à partir de 1858, après la de parution des « Éléments d'économie politique » de H. D. Macleod où il considère qu’il "a été le premier à percevoir qu'une monnaie mauvaise et dévaluée est la cause de la disparition de la bonne monnaie". D'après l’Oxford English Dictionary, paru en 1902, T. Gresham aurait énoncé la loi en 1558 dans une lettre à la reine Élisabeth Ire d'Angleterre. Cependant, d’autres économistes, comme Vilfredo Pareto, Nicole Oresme et Nicolas Copernic auraient déjà analysé le phénomène et notamment ce dernier dans son Traité sur la monnaie de 1526.

(2) A toutes fins utiles, le Premier ministre a dû constater que les anticipations des « cambistes » du marché parallèle, se sont traduites par une hausse frénétique des cours tant en US$ qu’en Euro, puisqu’il a atteint la valeur historique de 200 DA pour un Euro sur le marché spot de « Port-Said », juste après le discours du Premier ministre où il déclarait cyniquement que l’utilisation du financement non conventionnel n’avait aucun impact sur la parité du Dinar !

(3) Le système monétaire international actuel est construit sur la base des accords de Breton-Woods de 1944 et du « Gold-Exchange Standard » (l'étalon de changes-or), fondé sur une seule monnaie, le dollar américain. Les États créent leurs propres monnaies qui sont définies en US dollar et seuls les USA définissent leur dollar sur la base de 35 dollars américains l'once d'or fin. Dans ce système, les différentes monnaies nationales (autres que le dollar américain) ont un taux de change fixe mais ajustable en cas de besoin sous réserve de l'accord des partenaires. Ces accords ont donné naissance à deux institutions financières internationales :

(4) Les demandes de remboursements des dollars excédentaires en or commencent dès les années 60. Les États-Unis ne veulent pas voir disparaître leur encaisse-or. Ils suspendent la convertibilité du dollar en or le 15 août 1971 (le Nixon Act). Le système des taux de change fixes s'écroule en mars 1973, remplacé par le régime des changes flottants, c'est-à-dire qu'ils s'établissent en fonction des forces du marché. Les accords de la Jamaïque de 1976 confirment officiellement l'abandon du rôle légal international de l'or.

(5) La Réserve fédérale (officiellement Federal Reserve System ou Fed) est la banque centrale américaine. Elle est créée en 1913 par le Federal Reserve Act, à la suite de plusieurs crises bancaires, dont celle de 1907. Le Congrès des États-Unis définit trois objectifs de politique monétaire dans le Federal Reserve Act : plein emploi, stabilité des prix et taux d'intérêt à long terme modérés[]. En outre,[] la Fed est chargée de superviser et réguler le système bancaire, de maintenir la stabilité du système financier et d'offrir des prestations financières aux organismes de dépôt, au gouvernement fédéral et aux institutions financières étrangères[]. Elle se compose d'un conseil des gouverneurs, du Federal Open Market Committee (organe chargé de la politique monétaire), de douze banques régionales (Federal Reserve Banks), des banques membres et de plusieurs conseils consultatifs []. C’est le département du Trésor qui crée la monnaie fiduciaire[ ]et non la Fed qui est indépendante du Président des États-Unis ou d'une autre partie du gouvernement fédéral. Le gouvernement peut cependant exercer un contrôle. Les membres du bureau des gouverneurs, le président et le vice-président, sont nommés par le Président des États-Unis et confirmés par le Sénat.

(6) Les chiffres flous et imprécis avancés par le Premier ministre et certainement récupérés chez le ministre des finances, en matière de besoin de financement du Trésor public ne correspondent pas à l’objectif qu’il s’est fixé en les divulguant. En effet, le Trésor public travaille sur des soldes mensuels de recettes et de dépenses et chaque mois est très différents l’un de l’autre, ce qui l’amène à demander des avances à la Banque d’Algérie, en cas de besoins. Si les prévisions des recettes sont relativement aléatoires celles des dépenses sont mieux maitrisées (notamment les salaires). Il est tout simplement hallucinant d’affirmer que les salaires des fonctionnaires et les retraites, de novembre 2017, n’étaient assurés !

(7) L’appel du pied du Premier ministre aux fonctionnaires et notamment aux forces de sécurité, pour approuver le « financement non conventionnel » pourrait bien se retourner contre lui. En effet, ces derniers ne peuvent ignorer qu’il a été partie prenante dans toutes les décisions économiques, depuis trente ans, directement ou indirectement. Comment se fait-il qu’il se réveille aujourd’hui ?

(8) Faute de bureau de changes officiels, ceux illégaux fleurissent dans tout le pays et évoluent en toute impunité, sans que les pouvoirs publics ne réagissent. Certains pensent qu’ils les protègent comme c’est le cas à Alger. Ironie du sort, le Premier ministre a prononcé son discours relatif à sa politique monétaire, au Palais Y. Zighoud, à quelques mètres du plus grand marché parallèle des devises au Square Port-Said, où des millions de dinars et des devises s’échangent chaque jour, sous son nez, à la parité encore inégalée de 200 DA pour un euro !









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Commentaires (1) | Réagir ?

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Faro Laz

Après avoir expérimenté le Socialisme et failli, nous voilà en train d’entrouvrir maladroitement cette porte sur ce méchant monde de l’argent.

On dirait que l’Algérie découvre petit à petit et dans ses travaux pratiques réels les choses de la vie moderne. Et pourtant, les innombrables librairies réelles et/ou en ligne ont toujours été là et gratuitement. Il suffisait de lire et de pratiquer.

Le retard est immense et difficile à combler. Cela prendra du temps et beaucoup d’argent.

Tous ces gouvernants qui se sont succédés jusqu’à aujourd’hui en sont responsables ; à commencer par les premiers qui avaient historiquement pris sur eux de montrer le chemin. Un mauvais chemin que leurs descendants d’aujourd’hui semblent être courageusement de rectifier, mais on ne peut pas corriger les mauvais choix comme ce pauvre premier essaye de le faire pensant être ne pas rendre compte et partir sans payer.

A l’évidence, les choses ont définitivement changé et pour toujours; cependant il n’est jamais trop tard pour bien faire. Nous avons 55 autres ans pour nous intégrer dans ce maudit monde de capitalistes. Et Dieu merci, on s’est repris à temps.