Anaïs Nin ou l'auteur par excellence de l'introspection

Anaïs Nin
Anaïs Nin

"La subjectivité des mots d’Anaïs Nin exige de la part du lecteur un total abandon. Ceux qui apprécient un style musical finement ouvragé, traversé par des éclairs de fines intuitions qui pénètrent dans le monde intérieur des êtres humains ne seront pas déçus." Lawrence Durrell

Longtemps connue seulement de quelques initiés de part et d’autre de l’Atlantique, l’œuvre d’Anaïs Nin a fini par s’imposer aussi bien en Europe que dans son propre pays. Son poétique roman-fleuve, paru en tranches a finalement été réuni dans un vaste recueil intitulé Cités de l’intérieur. Il se compose de cinq volumes dont les titres sont :

  • Les Miroirs dans le jardin

  • Les Enfants de l'albatros

  • Les Chambres du cœur

  • Une espionne dans la maison de l'amour

  • La Séduction du minotaure

Son Journal étalé sur sept volumes a été traduit dans de nombreuses langues. Et sa correspondance avec Henry Miller a été présentée au public perçant le mur de l’indifférence. Dès la sortie de ses premiers livres, les critiques ont reconnu la valeur d’Anaïs Nin.

Le lecteur peut aborder l’œuvre d’Anaïs Nin par La maison de l’inceste, un des tout premiers écrits de la romancière. Dans cette sorte de poème en prose dont les premières pages ont été, de l’aveu même de l’auteure, écrites sous l’influence de Rimbaud et de Breton, le demeure symbolique du titre est celle, si l’on veut, du vieux Loth et de sa fille qui ont laissé derrière eux une ville en feu, "fumante, disloquée, s’effondrant dans la mer". Mais c’est aussi et surtout celle de l’amour muré en soi. Comme Stendhal, comme Proust, Anaïs Nin montre que dans le monde de la passion, chaque être qui aime crée l’objet de son amour, un fantôme né de son imagination. "L’amant aime quelque chose qui fait partie de lui-même", a dit Stuart Gilbert. "Il s’identifie à l’être aimé et, en conséquence, cet amour d’une image irréelle est un acte d’inceste." D’où le titre de cette œuvre qui, écrite dans une langue magnifique, difficile à égaler, a pu être comparée à un sublime brocart.

Jeanne, une des héroïnes d’Anaïs Nin, cherche secrètement et aime ce qui lui ressemble le plus : "’aime mon frère", dit-elle. Il ne faut pas prendre cette déclaration à la lettre mais comme un symbole de la tragédie de l’être amoureux qui finit par ne trouver en face de lui, au sortir de sa solitude, qu’une autre solitude, celle du miroir. Comme d’autres femmes qui apparaissent dans les romans d’Anaïs Nin, Jeanne pourrait dire à son amant : "Je suis l’autre en face de toi." Ainsi, l’amour devient une sorte de Le jardin des supplices (Octave Mirbeau) ou d’Une saison en enfer (Arthur Rimbaud). Il n’est pas étonnant qu’Anaïs Nin ait songé à appeler une partie de ce livre la Saison en enfer d’une femme.

A travers les images et les rêves évoqués, l’héroïne ne rencontre que le mur intérieur de sa conscience, que les mensonges douloureux créés par les mots ("… à partir du moment où je marche dans la caverne de mes mensonges, je m’enfonce dans l’obscurité. Je vois un regard qui me fixe, comme le regard d’un homme louche… Je sais que je suis morte, je le sais. Car dès que je prononce une phrase, ma sincérité meurt et devient un mensonge dont le froid me fait frissonner"), que l’impossibilité, la terreur déchirante de vivre seule, et celles, également déchirantes, de briser sa solitude.

Ce poème, inspiré en partie par le personnage de June, la femme d’Henry Miller, mais aussi né de rêves accumulés, entrelacés et tissés l’un à l’autre, ne laisse guère entrevoir de libération. Comment le paralytique qui ne peut pas dire la vérité "parce qu’il faudrait écrire quatre pages en même temps", comment l’hypersensible, qui n’a pas de peau, qui ne peut supporter sans souffrance le moindre contact, comment la danseuse sans bras dont les mouvements n’ont aucun rapport avec la musique qu’elle entend pourront-ils jamais sortir de La maison de l’inceste ? Cette femme sans bras qui dansait "obnubilée par sa danse, riant, soupirant, soufflant pour elle toute seule… dansait ses peurs, s’arrêtant au milieu de chaque danse, pour écouter des reproches que nous ne pouvions entendre." Aucun de ces trois personnages n’a trouvé, ne trouvera la clef de La maison de l’inceste. Ils manquent peut-être de courage ou de la confiance nécessaire pour s’évader. Néanmoins, ils savent qu’au-delà du tunnel qui mène de" l’autre côté des murs, là où il y a des feuilles sur les arbres", la lumière existe. Une libération serait possible si les personnages ne restaient pas en même temps victimes et bourreaux d’eux-mêmes. La maison de l’inceste n’est donc pas une sorte d’impasse ou de cul-de-sac. L’auteure a essayé d’y décrire "ce que c’est que d’être pris au piège dans un rêve", d’être incapable de le relier à la vie, incapable d’atteindre la lumière du jour. "Ce n’était nullement mon intention de demeurer à l’intérieur de ces domaines mais plutôt de les explorer."

Les miroirs dans le jardin et Une espionne dans la maison de l’amour évoquent quelques portraits de femmes dont la personnalité nous est présentée dans toute sa complexité et sa mobilité incessantes. Lillian qui apparaît dans Les miroirs dans les jardins et dans La séduction du Minotaure est une belle femme rousse, effervescente, indisciplinée, toujours en mouvement, qui vit dans le présent et possède toute la virulence de ce même présent.

Insatisfaite de son mariage avec Larry, qui ne lui a apporté que la bonté, Lillian cherche en vain l’amour auprès de Gérard, un faible et un volcan éteint. A Paris, elle trouvera des relations en apparence plus satisfaisantes avec Jay, un peintre de génie, "gentil sauvage, cannibale passionné, merveilleux compagnon pour les jours heureux." Mais Lillian, submergée par Jay, ne vit que le présent de ce dernier. Ses relations avec les femmes complètent l’expérience de Lillian : Djuna lui apportera une amitié enrichissante. Avec Sabina, elle cherchera à devenir une femme totalement libre, indifférente aux conséquences de ses actes. Finalement, c’est au Mexique qu’elle se réalisera complètement. Sous les Tropiques, on retrouve la nature, l’instinct, les réalités fondamentales, la joie de vivre. Mais surtout, à la suite de maintes évasions, et au bout de son périple en quête d’elle-même, elle finit par se trouver, par comprendre sa véritable histoire. Ayant pénétré jusqu’au cœur du labyrinthe, ayant regardé en face le Minotaure, elle se rend compte que "le Minotaure ressemblait à quelqu’un qu’elle connaissait. Ce n’était pas un monstre. C’était une réflexion dans un miroir, c’était une femme masquée, Lillian elle-même, la partie masquée de son être, inconnue d’elle-même, qui aurait gouverné ses actes. Elle tend la main vers ce tyran qui ne pourrait plus lui faire de mal."

Djuna est un être remarquable. Orpheline, elle a eu une enfance malheureuse. Elle est aussi réfléchie et disciplinée que Lillian est aveugle et incontrôlée. Mais elle n’en est pas moins femme, sensible et vulnérable. C’est, comme Lillian, une artiste qui se consacre, elle, à la danse. Chargée de passé, tournée vers l’avenir, Djuna goûte aussi le présent. Elle a une vie intérieure très riche. En fait, l’auteure nous avoue "qu’elle n’avait pas d’autre demeure que celle de sa vie intérieure." Réceptive, dévouée, elle reçoit les confessions des autres et éprouve pour eux une compassion généreuse. Ses grands yeux noirs, ces yeux "pareils à des aigues-marines" illuminent la vie intérieure des autres. Djuna a une aventure avec Paul, un très jeune garçon. Elle l’initie à l’amour mais il la quitte lorsque son père l’envoie en Inde. Plus tard, Djuna tombe amoureuse de Rango, un guitariste guatémaltèque. Amour condamné à partir du jour où Rango met sa maîtresse en présence de sa femme malade, Zora. Amour également condamné par l’égoïsme de Rango qui s’intéresse trop à ses amis et à la politique. Djuna, cependant, par sa lucidité, pourrait être sauvée, pourrait accepter le présent. "Donnez-moi un homme", dit-elle, « qui sait qu’entre la mort et le rêve, il n’y a qu’un souffle."

Un troisième personnage est Sabina, le Don Juan féminin, illusoirement libre parce qu’enchaînée par un sentiment de culpabilité. Sabina est peinte en couleurs vives. Habillée de rouge et d’argent, elle évoque ces voitures de pompiers qui dévalent dans les rues de New York et "sèment la crainte avec leurs sirènes d’alarme, faisant résonner dans les cœurs les gongs de la catastrophe."

"Au premier coup d’œil qu’il lui jeta, le détecteur de mensonges songea : tout va être consumé. De ce rouge, de cet argent, jaillissait un long cri d’alarme. La femme dressait une échelle insolite au milieu de la ville et ordonnait : "Monte !" Dès qu’elle apparaissait, l’ordre de la cité s’effaçait devant cette échelle lancée comme celle du Baron de Münchhausen, qui menait au ciel. Mais son échelle à elle menait au feu".

Sabina a un mari et des amants. Elle cherche l’amour parfait sans jamais le trouver parce qu’elle s’est égarée "quelque part sur la ligne de démarcation entre ses inventions, ses histoires, ses caprices et son être véritable". Evadée de bonne heure dans le monde de l’illusion, de l’artifice, de la conquête amoureuse, Sabina, un beau jour, se retrouve effrayée par ses propres mensonges. Elle se rend compte qu’elle s’est introduite clandestinement, en espionne, dans la maison de l’amour et qu’elle n’a jamais vraiment aimé. Comme le dit Djuna, « celle qui ne pense qu’à gagner n’a pas vraiment aimé". Sabina, comme Djuna, sera sauvée un jour lorsqu’elle cherchera, au-delà de la passion, et de la satisfaction des sens, un véritable amour.

Poétique, attachante, intense, Une espionne dans la maison de l’amour a été servie par un style riche, imagé, subtil, destiné à faire rêver le lecteur et à l'entraîner dans les labyrinthes délicats, somptueux et terribles d’un amour féminin dépeint par une artiste experte.

Anaïs Nin est également l’auteure de nouvelles plus concentrées, moins analytiques que les récits de Les cités de l’intérieur. Plusieurs de ces nouvelles sont de véritables joyaux. Et il est difficile de ne pas rappeler ici l’admirable conte — que beaucoup considèrent comme un véritable chef-d’œuvre — intitulé La souris.

Publié en 1964, Collages représente ce second aspect de l’œuvre d’Anaïs Nin — des contes et nouvelles qui partent généralement de la réalité et qui utilisent un langage moins recherché, moins virtuose que celui de Les cités de l’intérieur. Collages est un recueil de récits-portraits, mélange de réalité et de fantaisie, dans lequel s’opère un échange constant entre le rêve et l’action. Trois des personnages les plus séduisants de cette attachante galerie sont la fille du peintre-magicien Varda que nous voyons peu à peu sortir de son cocon d’adolescente pour devenir aussi lumineuse que les peintures de son père, celui de l’intuitive anglaise Leslie, femme d’un consul de France à Los Angeles et celui de la charmante Nabuko, la petite actrice japonaise déchirée entre la vie moderne et sa fidélité aux traditions familiales. En dehors de ces vignettes, Collages recèle plus d’une richesse et brille aussi par des procédés d’humour, comme en témoigne, par exemple, l’histoire de l’extraordinaire machine inventée par le peintre surréaliste Tinguely.

L’une des raisons capitales du prestige grandissant de l’œuvre d’Anaïs Nin est la publication partielle de la Correspondance Henry Miller-Anaïs Nin et, celle, commencée en 1966 par une grande maison d’édition new yorkaise, de l’extraordinaire Journal. La Correspondance complète le Journal, et l’ensemble est considéré comme une des grandes révélations littéraires de la seconde moitié du XXe siècle.

De ce Journal qui compte en manuscrit plus d’une centaine de volumes et dont Henry Miller avait dit dès 1937 qu’il prendrait place à côté des révélations de Saint-Augustin, d’Abélard, de Jean-Jacques Rousseau et de Proust, Anaïs Nin a tiré la plus grande partie de son œuvre d’imagination. Mais, en dehors même de cet intérêt littéraire, le Journal, commencé à l’âge de onze ans est, en soi, une œuvre importante. Le tome I se place dans le temps au début des années 1930 et les années d’enfance et de jeunesse ne peuvent être que reconstituées. Nous savons cependant qu’Anaïs Nin, fille d’un pianiste cubano-espagnol et d’une mère danoise a vécu d’abord en Europe puis a été transplantée à Cuba et aux Etats-Unis, puis abandonnée par son père. Elle s’est formée toute seule dans des milieux artistiques cosmopolites avec une frénésie de savoir exceptionnelle. A seize ans, elle travaille comme modèle pour des peintres et des photographes, puis comme danseuse. A vingt ans, elle se marie, revient à Paris où elle est née et commence une carrière littéraire par une brève étude passionnée sur D.H. Lawrence.

Elle reçoit et fréquente les milieux littéraires les plus divers. Elle habite à Louveciennes, près de Paris dans une vieille maison de deux cents ans qu’elle a elle-même meublée. C’est là qu’elle reçoit Henry Miller, alors pauvre et inconnu, avec lequel elle nouera une relation qui n’a rien d’ordinaire. Elle encouragera Miller à écrire et l’aidera matériellement. Dans une biographie d’Henry Miller, il est noté que "Nin et Miller étaient aussi proches l’un de l’autre que peuvent l’être deux individus, en dehors de ces moments de paroxysme amoureux où le sexe accomplit des miracles de chimie biologique qu’est la fusion de deux êtres." Anaïs Nin vit tout de suite ce que cette bombe humaine pouvait apporter à la littérature de son temps. Dans un monde que l’habitude de l’introspection avait frappé de paralysie et qui ne savait plus "digérer que de légères nourritures spirituelles, cette brutale peinture du corps le plus charnel" faisait "circuler un flux de sang régénérateur". La violence et l’obscénité s’y trouvaient à l’état pur, "manifestation du mystère et de la douleur qui accompagnent toujours l’acte créateur". Henry Miller de son côté, après la lecture des premiers essais d’Anaïs Nin lui écrivait : "Certaines de vos phrases sont immortelles, certains passages tout entiers. Il y a des paragraphes qui défient toute explication, qui se situent à la limite de l’hallucination, de la démence, de l’incohérence… Si votre pensée est parfois obscure, c’est parce que ce que vous essayez de rendre par les mots défie toute expression. Elle resterait obscure même si c’était Anatole France qui essayait de la formuler."

Très différents l’un de l’autre à bien des égards, Anaïs Nin et Henry Miller auraient des affinités essentielles : "Lui et moi, écrit Nin, étions préoccupés de liberté." Nous voulions "nous affranchir des vieilles formes et révolutionner l’art d’écrire. Nous nous rencontrâmes pour défendre deux rebelles : Buñuel dans le domaine du film et Breton dans la théorie du surréalisme. Miller ne sera pas le seul à bénéficier de l’appui d’Anaïs Nin. Dans Un diable au paradis, il écrit à propos de son "diable" suisse qu’il a reçu en Californie : "Anaïs fut pour lui une envoyée des dieux. Elle le secourait de son mieux par sommes modestes. Mais il n’était pas son unique protégée, elle en avait une flopée auxquels elle se sentait obligée de venir en aide."

Un certain nombre de personnages émergent du Journal. Nous avons d’abord un portrait en pied de Henry Miller et de sa seconde femme, June. Miller apparaît dans ces pages à la fois comme un monstre littéraire, intarissable, toujours en mouvement, et comme un être humain, curieux, enthousiaste, exubérant, sentimental, passionné, ayant besoin pour créer de douleur et de violence. En 1934, Miller, après de nombreux avatars, et grâce au soutien actif d’Anaïs Nin, publiera le Tropique du cancer avec une préface remarquable, encore actuelle aujourd’hui, de la romancière. Anaïs Nin devait être non seulement l’amie de Miller mais aussi de sa femme June. Celle-ci devait être une femme assez extraordinaire : sensuelle, compliquée, menteuse, "ayant besoin d’illusions comme d’autres de bijoux", lucide, subtile, évasive, elle apparait à travers le Journal comme une actrice née, qui devait à tout prix jouer un rôle, dramatiser.

D’autres écrivains et artistes revivent dans le Journal, soit que l’auteure les ait rencontrés, soit qu’ils aient exercé sur elle une certaine influence : ainsi de Gide, Marcel Duchamp, Tristan Tzara, Zadkine, Marcel Proust. Anaïs Nin n’a pas fait la connaissance de ce dernier mais elle l’a lu et relu. Elle est fascinée, comme Proust, par "la multiplicité des moi", par la transformation des êtres au contact de leurs semblables et l’on pourrait établir plusieurs rapprochements entre le portrait de June Miller et ceux des personnes d’Albertine disparue. Tout ce que nous dit Anaïs Nin de ses amitiés littéraires est extrêmement précieux. Les pages sur Artaud sont particulièrement émouvantes. Nous revoyons à travers le Journal, ce bel artiste, pauvre, nerveux, drogué, halluciné, solitaire, dont les idées sur le théâtre nous paraissent aujourd’hui si actuelles.

Ensuite dans le tome suivant, elle parle de son arrivée à New York où elle s’enivre de liberté, d’espace, de rencontres… Elle fait la connaissance de Waldo Franck, Rebecca West, John Huston, Théodore Dreiser… Elle résidera de nouveau à Paris, à Cadix, au Maroc et continue à voir Henry Miller et Antonin Artaud mais elle ajoute au cercle de ses connaissances André Breton, Pablo Neruda, Lawrence Durrell… Les volumes suivants contiennent de merveilleuses évocations de Fès, de Séville, de Paris : « En me promenant de l’Opéra au parc Montsouris, je me suis rendu compte que Paris était bâti pour l’éternité et New York pour le présent seulement. »

Henry Miller reste longtemps au centre du Journal tome après tome. Elle continue à être pour lui une muse et une protectrice. Il devient célèbre et elle prend ses distances avec lui. Elle écrit : « La clé de l’œuvre de Miller est contenue dans le mot burlesque, burlesque de la vie sexuelle, des idées, de Hamlet, de Bergson, de la vie. » elle voit désormais en lui un incurable mythomane, un représentant de la violence et du chaos, un artiste impersonnel, un être insensible et inhumain, qui croit à l’amitié et pas aux amis. "Les différences d’attitude entre Henry et moi deviennent plus marquées. Différence de caractères, d’habitudes, de goûts, de mode de vie, de philosophie, de livres, de façon d’écrire."

André Breton qui ne fait que passer dans ces pages y apparaît comme étant beaucoup moins sympathique qu’Artaud. C’est normal. Le pape du surréalisme passe son temps à pontifier et à discuter des choses intellectuellement. Il créera chez Anaïs Nin une impression de vide et d’artifice. Avec Lawrence Durrell, la sympathie initiale ne fait que grandir. Anaïs Nin voit en lui un poète. Elle a avec lui des affinités alors qu’elle n’en a aucune avec Aldous Huxley. "Pour commencer, Huxley n’est pas un poète. Ça ne chante pas. Tandis que lui, Durrell, ça chante. C’est un romantique réprimé qui, au contact de Miller, se défoulera."

Le personnage central du Journal est celle qui tient la plume. Elle le fait avec une très belle intuition féminine, répudiant à la fois l’abstraction et le réalisme sordide, mais utilisant largement l’image, le rêve, la poésie. Et le lecteur ne peut s’empêcher d’aimer celle qui parle, cette femme à la fois très forte et très faible, très sûre de sa vocation, de la valeur de l’art, et très peu sûre d’elle-même. Cette femme qui n’a pas de haine, qui, blessée par son père cruel refuse la cruauté, nous attire par un ensemble de belles qualités : elle est généreuse, elle aime la beauté, elle éprouve une affectueuse compassion pour tous ceux qu’elle rencontre. Elle aime l’aventure mais elle ne veut pas renoncer à ses responsabilités de fille et de femme. Chaque mot, chaque ligne du Journal révèlent une facette d’une riche personnalité. On sent à chaque instant une âme, une âme aimante. "Un jour, dit-elle, on écrira sur ma tombe : elle aima trop."

Dans son dernier ouvrage, Le roman de l’avenir, Anaïs Nin nous fait entrer dans les arcanes de son art. Il ne s’agit pas d’une étude autocritique de l’œuvre ou d’un essai de critique littéraire mais l’auteure nous dit comment et pourquoi elle écrit, elle nous parle de son expérience d’écrivain, de ses problèmes de romancière, elle nous montre clairement ce qu’elle a voulu faire et l’avenir qu’elle souhaite pour le roman et pour le lecteur.

Elle reconnaît quelques affinités avec d’illustres prédécesseurs : Lautréamont, Arthur Rimbaud, D.H. Lawrence, Giraudoux, Marcel Proust, Pierre Jean Jouve. Mais la femme qui nous parle n’a pas vraiment subi d’influences littéraires : elle n’a ni étudié ni pratiqué le langage des livres. Elle parle la langue de l’instinct, de l’émotion, de l’intuition — et la principale influence et source littéraire de ses romans est son propre Journal. Anaïs Nin nous précise la part du Journal dans ses romans : ces derniers sont alimentés par celui-là, mais les personnages, issus de la réalité, sont devenus des composites, moitié vrais, moitié imaginaires. Journal et fiction tendraient pour Anaïs Nin vers le même but : "une certaine intimité avec les gens, avec la vie elle-même." Le Journal, spontané, secret, libérateur, répondrait à un certain besoin : celui d’observer, d’explorer, de comprendre les hommes, de saisir le plus possible leur réalité. Les romans ont assouvi le désir de donner libre cours à la poésie, à l’imagination, à une autre forme de vérité, d’authenticité, que celle de la documentation et de l’analyse, tout en protégeant les personnes réelles qui ont servi de base aux personnages de fiction. Ceux-ci d’ailleurs acquièrent grâce à ce processus une valeur de symbole universel.

Anaïs Nin se comparait volontiers à certains artistes — peintres, cinéastes ou musiciens. Pour elle, Collages représente le même genre d’association spontanée, d’images choisies par l’inconscient, d’improvisation joyeuse, de liberté que le film de Fellini, Huit et demi. S’interrogeant sur le roman américain, Anaïs Nin y voit un héritage d’utilitarisme et une trop forte dose de laideur, de violence, de caricature et de haine de l’humanité — ne pensant pas un seul instant qu’il pouvait y avoir, dans ces jugements à l’emporte-pièce, une forte dose de jalousie de sa part. Elle regrette que l’Amérique, à la différence de la France, où Gracq et Sartre peuvent coexister, puisse s’intéresser presque exclusivement aux écrivains réalistes, aux soi-disant durs, aux prétendus objectifs, aux "photographes" plutôt qu’aux antiréalistes, aux écrivains de sensibilité et d’imagination tels que William Goyen ou John Hawkes ou la très remarquable Marguerite Young, dont le riche et fécond roman Miss MacIntosh My Darling embrasse "la fantaisie de La folle de Chaillot et les moments comiques de Charlie Chaplin, l’humour nourri de sagesse d’Alice au pays des merveilles, les voyages aux antipodes de James Joyce." Elle incite le lecteur à ne pas se limiter au visible et à ne pas rester passif. "La fonction du roman est de nous donner une expérience émotionnelle". L’usage magique des mots fait appel à nos sens et à notre imagination. L’œuvre écrite vous prend comme un rituel.

Se penchant sur toute misère et sur toute souffrance humaine, Anaïs Nin ne croit pas à une littérature "engagée". Elle croit dans les hommes, "pas dans les systèmes". La politique lui semble "pourrie jusqu’à l’os" parce que basée sur l’économique et non sur l’humain. Elle se refuse à aider à bâtir un monde sur ces données. Elle a construit son monde à elle, son univers privé, dans un propos réfléchi et optimiste. Courageusement, elle s’est battue quand il le fallait pour défendre ses valeurs, ses convictions — pour lutter à sa façon contre la peur, contre l’avidité…

En menant une vie complète, reflétée par l’analyse exigeante du Journal, une vie d’artiste et de femme libre, Anaïs Nin donne à ses lecteurs une leçon saisissante, car elle leur suggère de ne pas se contenter des compromis de l’existence mais de rechercher constamment la beauté, la vérité, l’amour…

Kamel Bencheikh

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