La guerre des langues n’a pas lieu d’être

Depuis tifinagh retranscrite sur la pierre dans le Sahara.
Depuis tifinagh retranscrite sur la pierre dans le Sahara.

La guéguerre des langues n’est pas une ‘’spécialité’’ des seuls Algériens. L’on sait que depuis "l’invasion" du monde par la langue américano-anglaise, des pays, comme la France fière de sa langue, ne cesse de prendre des mesures pour que la langue de Molière ne soit pas détrônée dans les forums internationaux.

Mais avant les Français, il y eut un grand philosophe allemand, Heidegger, qui déclara la langue allemande comme la langue de la philosophie par excellence mais aussi unique et digne héritière de la philosophie de la Grèce, socle et mère de la civilisation européenne.

Y a-t-il une corrélation entre l’Allemagne peuplée des plus grands philosophes et la Grèce antique ? Je ne saurai l’affirmer. Mais élever la langue allemande sur un piédestal et la faire élire comme seul asile de la philosophie hellénique, c’est, me semble t-il, prendre un peu trop de liberté en ignorant les autres facteurs historiques qui concourent à faire briller les lumières d’une civilisation. Certes, une langue, dans la mesure où elle est le carburant de l’élaboration de la pensée et de sa diffusion dans le tissu social et artistique, n’est plus un sujet discutable quant à son importance.

Certes, une langue est un des socles sur lequel repose l’identité d’un pays. Mais oublier l’histoire elle-même d’un pays et les différentes pratiques culturelles d’une société, c’est nier l’histoire des pays sous prétexte que ces pays parlent la même langue etc… C’est le reproche que l’on a fait à Heidegger qui a affirmé que "la langue en tant que telle constitue l’essence originelle de l’être historique de l’homme" (1).

J’ai fait référence rapidement à ces polémiques parfois très virulentes un peu partout dans le monde, pour permettre aux lecteurs d’avoir des repères dans nos propres et locales polémiques. Eviter donc de tomber dans les pièges de l’ignorance ou des préjugés qui font dire à certains des bêtises en déversant leur haine ici contre la langue arabe, là contre la langue amazigh et même… la langue française parce que celle du colonisateur alors que ce dernier devient chaque jour de la vielle histoire.

Une langue, on le sait est un produit de la vie des hommes et de leur l’histoire. Elle est donc par nature complexe car les éléments qui la constituent se perdent parfois dans la nuit des temps. L’exemple de la langue basque dont on ignore tout sur ses origines, devait refroidir les élans de pureté de certains. Une langue n’est jamais ‘’pure’’. Toutes les langues sont un délicieux métissage de vocabulaires et de leurs supports alphabétiques.

La seule question qui vaille et qui mobilise les amoureux des langues, c’est comment résister à la guerre d’une "grande" langue derrière laquelle se cache évidemment une puissance dont le dessein est d’imposer et ses valeurs et ses gadgets. Résister donc à cet impérialisme économique c’est aussi éviter la mort de ces langues porteuses au minimum d’une certaine poésie de la vie, en tout cas d’un regard sur le monde. Poser la question de la résistance à ce double impérialisme non d’une langue mais des puissances qui utilisent leur langue comme cheval de Troie, c’est déjà y répondre. Il n’y a qu’une seule façon de résister, c’est produire en grande partie ce que l’on consomme et produire de la littérature qui est le carburant ‘’number one’’ pour enrichir une langue et faire rêver ses locuteurs. On n’attaque donc pas une langue mais l’instrument politique qui s’en sert comme arme. Toutes les langues ne sont pas seulement des alliés mais des éléments d’une même "famille’’ car toutes ont servi l’Humanité pour que l’homme saisisse les merveilles du monde et notamment les jeux de l’amour qui ont permis à la littérature mondiale d’atteindre les sommets de l’Everest… de l’ivresse :

"Je ne suis rien.
Je ne serai jamais rien.
Je ne peux vouloir être rien.
A part ça, je porte en moi tous les rêves du monde". (Fernando Pessoa) (2)

Le titre de l’article ne signifie rien d’autres que les langues ne font jamais de guerres entre elles mais sont plutôt des victimes de guerre. Et les auteurs de ces guerres sont le plus souvent des franges de cette humanité qui pense petitement.

Ali Akika, cinéaste

Notes

(1) On se méfie de ce genre de déclaration de Heidegger car ce grand philosophe a eu des attitudes ambigües sous le nazisme.

(2) Traduire c’est dit-on trahir sauf quand ce sont des grands poètes qui traduisent d’autres poètes. On connaît la traduction d’Edgar Poe par Baudelaire et du grand écrivain portugais Fernand Pessoa qui a écrit des poèmes en français

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