Régime carcéral en Algérie : une société de matons

Sans projet d'éducation et de réinsertion, la prison est devenue un centre de recyclage de la violence.
Sans projet d'éducation et de réinsertion, la prison est devenue un centre de recyclage de la violence.

À l'approche de la Fête de l'Indépendance, le 5 juillet, des milliers de parents de jeunes prisonniers nourrissent l'espoir de voir leurs enfants graciés par le président de la république. C'est devenue presque ce qu'on nomme une "sounna hamida" (noble tradition) que de libérer des centaines, parfois des milliers de prisonniers de droit commun à l'occasion de cette fête nationale.

Néanmoins, du côté de la population, ce genre de pratique commence à susciter des appréhensions. En effet, il n'est pas rare qu'un prisonnier, libéré la matinée du 5 juillet, commette une infraction, voire un crime, l'après-midi de la même journée. Face à ces comportements délictueux répétitifs, les langues commencent à se délier, y compris dans la presse où l'on n'adhère de façon machinale à des mesures que pourraient pourtant applaudir des défenseurs des Droits de l'homme. C'est que, la légitime attente des uns (les parents des prisonniers) et les appréhensions de la société, les pouvoirs publics sont censés s'inscrire dans une logique de cohésion et de paix sociales.

Même avec de telles mesures, supposées faire jouer l'apaisement et épargner à de jeunes délinquants, parfois âgés de moins de 20 ans, un long séjour en prison qui risque de les dévoyer davantage, le gouvernement continue à construire de nouvelles prisons un peu partout en Algérie.

Sur un autre plan, le ministère de la Justice a conçu, dans le cadre de la détention provisoire, une autre forme de limitation de liberté aux mis en cause: il s'agit du bracelet électronique dont l'application a commencé l'année dernière (voir le matindz.net du 25 juin 2016). Cette mesure, dont l'exécution est soumise au pouvoir discrétionnaire du magistrat, s'applique pour des cas déterminés de personnes arrêtées, mis sous contrôle judiciaire et se trouvant en instance de comparution devant le juge.

Les chimères de l'insertion

Après avoir purgé une peine de près de dix ans de prison pour un chef d'inculpation qu'il a tenu à taire, un jeune prisonnier, libéré il y a quelques années, avait tenu à faire le tour des rédactions de journaux, en les sollicitant à insérer une demande d'emploi gratuite. De quelle qualification dispose-t-il? Une ancienne attestation de réussite dans un stage d'informatique. Informatique, ce serait d'ailleurs trop dire. Loin de la programmation ou de la manipulation de logiciels, notre candidat sait poser ses doigts sur un clavier. C'est lui qui le dit. Il avoue ne détenir aucune connaissance dans le domaine. "En tout cas, je ne souhaiterais à personne de passer par là où je suis passé. C'est à peine si tu acceptes le fait que tu demeures encore un être humain, sensible aux choses de la vie, à l'amour maternel et au besoin de continuer à vivre".

Celui qui est venu solliciter l'assistance de la presse écrite pour oublier l'enfer de la prison n'a pas pu bénéficier de la grâce que le président de la République accorde régulièrement à des prisonniers de droit commun à l'occasion de fêtes religieuses ou nationales. La gravité de son cas paraît échapper à cette catégorie de jeunes "libérables dès la prochaine grâce". Ces derniers ont une grande partie d'entre eux qui n'hésitent guère à tomber dans la récidive quelques mois après leur libération, voire parfois dans les heures qui suivent leur libération. Les services de police les connaissent bien. Ces pensionnaires sont familiers des commissariats, des tribunaux et des cachots. En revanche, notre invité du jour paraît blasé, les traits tirés, presque assoupi, ne voulant plus entendre parler de la tôle. Il adopte volontiers un langage plein de leçons de morale, voire un peu trop moralisateur. Cela se comprend. Le travail de contrition devra sans doute passer par là. Mais, chose admirable, il semble vouloir aussi passer par une réhabilitation par le travail. Car, ce qui, pompeusement, est appelé, dans l'administration pénitentiaire algérienne, l'insertion professionnelle, demeure loin du compte. Hormis certains mineurs qui en sont parvenus à décrocher le baccalauréat en prison, le reste des cas de "normalisation" professionnelle demeure une exception.

Punition et autopunition

Toutes les formes de déviations sociales peuvent mener les jeunes en prison. Comme autres alternatives d'autopunition, l'on est aujourd'hui bien édifié sur la richesse de la gamme de sanctions que tous les désespérés et les marginaux peuvent s'infliger. En plus de l'émigration clandestine (harga)- qui a eu son lot de naufragés en haute mer et de prisonniers en Espagne, en France, en Italie et même en Tunisie-, l'ingéniosité suicidaire de nos jeunes a puissamment épousé la nouvelle forme d'extrême auto-sanction sur laquelle se sont penchés psychologues, sociologues et psychiatres: il s'agit de l'immolation par le feu. Contrairement à l'idée fort répandue, l'immolation de Mohamed El Bouazizi en Tunisie- acte par lequel le Printemps arabe signa son éclosion- n'est pas à l'origine de l' "adoption" de cette forme de suicide en Algérie. L'acte de Bouazizi lui est postérieur; mais, il a pu lui donner une autre dimension, celle de la revendication sociale poussée à l'extrémité du désespoir. L'une des originalités les plus assommantes de l'autopunition est certainement celle enregistrée en Algérie en 2008 où un jeune chômeur a complètement sectionné son organe virile pour "protester" contre le chômage!

Dans le domaine de la violence sociale issue de la mal-vie, du chômage et de la fermeture des horizons pour la jeunesse, il est probable que l'Algérie ait très peu de concurrents dans la sphère géoculturelle arabe et musulmane.

Ayant réagi à l’absurde situation sociale dans laquelle il se débat par une patience forcée d'abord, puis par une moue et une gestuelle menaçantes; par le vol, l'agression dans la rue, le trafic de drogue, et le banditisme; puis enfin par l'émeute et la barricade, le jeune Algérien souffre visiblement du déficit d'attention, voire d'affection qu'il attend légitimement de la part des siens et des pouvoirs publics. De quelque côté où il tourne la tête, le voile du silence et de l’incompréhension, ainsi que le potentiel de répression, se dressent face à lui.

Le destin le plus commun pour le jeunes révolté- et sans doute aussi le moins ''violent'' en apparence- demeure la prison. Les résultats donnés par cette forme de sanction que la société inflige à ses enfants ''dévoyés'' ne sont pas nécessairement tous positifs. Même si l'on imagine mal un pays ou une société sans prisons, cela n'empêche pas de réfléchir à la manière d'obtenir des résultats encourageants, de façon à mieux intégrer ou réintégrer les anciens pensionnaires de maisons d'arrêt dans la société. Peut-on humaniser la prison ou lui trouver une alternative plus efficace, c'est-à-dire qui ne brise pas la profondeur d'humanité qui se cache chez cache prisonnier?

Commutation de peines: les limites d'une expérience

En application de l'amendement de 2009 du code pénal, les mesures prises par le département de la Justice, en direction des jeunes délinquants de droit commun, sont celles inhérentes à la reconversion des peines d'incarcération en travaux d'utilité publique. Même si les résultats sont timides en matière d'impact, l'idée, en elle-même est une heureuse innovation d'après les spécialistes en psychologie.

Le directeur général de l’administration pénitentiaire au ministère de la Justice, Mokhtar Felioune, indiquait, quelques mois après l'entrée en vigueur de nouveau dispositif de commutation de peines, que la direction des affaires pénitentiaires travaillait pour le "renforcement de la coopération avec les juges d’application des peines afin de faciliter l’opération d’exécution des peines d’utilité publique suppléant à la peine d’emprisonnement". D'autres mesures administratives ou judiciaires- comme la conciliation, l’arbitrage et la médiation- introduits il y a quelques années par le législateur, sont aussi prévues et conçues, parallèlement au dispositif de travaux d’utilité publique, à diminuer le nombre de personnes à admettre en prison et à éviter à certains condamnés du moins, de prendre contact avec l'espace carcéral. La philosophie qui sous-tend une telle flexibilité dans l'application des peines est celle qui tend à réduire au maximum les traumatismes carcéraux qui peuvent être à l'origine de la récidive. Ainsi, le condamné se sentira moins condamné par la société et pourra même être proche de son milieu familial.

Cependant, il importe de savoir que la commutation de peine ne peut se décider que pour les cas d'une condamnation initiale de moins trois ans de prison. Les tâches de travail comprises dans le dispositif des travaux d'utilité publique sont calculées de façon à avoir un volume qui ne dépasse pas 600 heures étalées sur une période de 18 mois et exécutables dans des services publics exigeant une forte main-d'œuvre (reboisements, travaux de nettoiements initiés par les communes,…).

La conversion des peines de prison en tâches d'utilité sociale permet d'éviter aux condamnés des mesures d'humiliation de la personne humaine, particulièrement lorsqu'il s'agit de jeunes qui ont à peine atteint l'âge de la majorité. Cependant, il semble qu'une certaine réticence est enregistrée chez les juges d'application des peines pour généraliser ce type de commutation de peines.

Dans une grande partie des prisons algériennes, il est enregistré une surpopulation, laquelle est porteuse d'une kyrielle de maux. La promiscuité dans les pénitenciers est la première source de maladies, parfois graves. Ces dernières années, la population carcérale s'est "enrichie" avec l'arrivée de la gent féminine; ce sont généralement des jeunes filles venues des circuits de la débauche, de trafic de drogue,…

En fait, c'est l'image même de la société algérienne - avec ses maux, ses dérives et ses angoisses - qui est reflétée par la prison.

Une société chamboulée

Avec la régression de la situation sociale et les chamboulements culturels de larges franges de la population algérienne, des fléaux sociaux de natures diverses ont vu le jour au cours de ces dernières années, si bien que la sécurité des biens et des personnes et la quiétude publique sont mises en danger. Ce sont également les valeurs morales de la collectivité qui en prennent un coup.

L'on ne peut passer sous silence le fait que presque toutes les instances éducatives et culturelles du pays (cellule familiale, école, crèche, mosquée, centres culturels, médias audiovisuels,…) ont une part de responsabilité dans l’impasse à laquelle se trouvent confrontés les jeunes algériens. À défaut de vouloir et de pouvoir anticiper les problèmes, ces derniers finissent par exploser intempestivement à la figure de toute la collectivité.

Quelles que soient les améliorations apportées au régime carcéral, à sa gestion ou à ses équipements, il n'en demeure pas moins que la condamnation d'un jeune a une peine de prison ne peut pas signifier autre chose qu’une limitation, voire une suppression de toute liberté. C'est là une conception enracinée dans la société et dans les structures de l'État, et qui a ses motivations sociales, culturelles et économiques. Donc, il n'est pas indiqué d'être excessivement ingénu jusqu'à conférer à la prison des qualités de villégiature qu'elle n'a pas. Les impératifs d'équilibre interne de la collectivité et de son instinct de survie ont légitimement prévu la sanction de mettre aux arrêts les plus marginaux de ses éléments, ceux qui portent atteinte à la sécurité des biens et des personnes et ceux qui mettent en danger l’harmonie générale des groupes et des communautés.

Plutôt matons qu'éducateurs

Mais, se disent certains "desperados'' qui n'ont pratiquement rien à perdre dans les territoires hors prison, en quoi la prison diffère-t-elle de l'ensemble du pays, un pays qu'une partie de la jeunesse, sans recherche de rhétorique, qualifie de plus grand pénitencier du monde ?

Qu'il y ait là une part d'exagération, cela n’exonère en rien le système de gouvernance politique, économique et social qui a rendu possible l'émergence de cet esprit de rébellion et d' ''irrédentisme" chez la jeunesse algérienne.

Lorsqu'on est bien édifié sur la vie menée par la jeunesse marginalisée dans les territoires supposés de la ''liberté", on reste sans voix face à ce qui peut se révéler dans un cahot. C'est ce que notre interlocuteur de tout à l'heure a toutes les peines à exprimer. Cela relève, pour beaucoup de ''pensionnaires'' de maisons d'arrêt, de l'indicible. Et pourtant, officiellement, ces maisons, par un euphémisme qui frise l'absurde, s'appellent ''centres de rééducation'' ou, parfois, "centres de prévention". Le langage "chaste" de l'administration ne risque pas de changer la réalité des choses.

Des constats faits par les militants des droits de l'Homme, y compris par l'ancienne commission officielle présidée par Me Farouk Ksentini, ont dénoncé la situation que vivent les jeunes prisonniers algériens. Les pathologies, somatiques ou psychiques, contractées en milieu carcéral se sont multipliées au cours de ces dernières années. Nonobstant les discours officiels et les bilans d'autosatisfaction de l’administration, la réinsertion sociale (par la qualification ou le travail), la réhabilitation psychologique (intégration des valeurs humaines chez le prisonnier), sont souvent des professions de foi qui quittent rarement les pages des rapports de l'administration pour se transformer en réalités tangibles.

L'évaluation de la population carcérale récidiviste, soit 40 % du total, dénote l'échec de la politique de réinsertion.

Incontestablement, la prison constitue un creuset ou le réceptacle des échecs de la société, le miroir insolent de ses ratages et de ses déconvenues. Elle constitue également sa partie blessée et endolorie qu'elle traîne comme un boulet par sa conscience révoltée.

Tant que tous les acteurs - institutions officielles, élites politiques et culturelles - se comportent en censeurs, en matons et en moralisateurs infatués, il n'est pas aisé de voir cette structure qu'est la prison se moderniser et se "civiliser" pour faire des prisonnier des êtres viables, des citoyens honnêtes ayant fait leur véritable "catharsis".

Amar Naït Messaoud

Plus d'articles de : Analyse

Commentaires (0) | Réagir ?