Splendides exilées, nouvelle pièce d’Arezki Metref

Arezki Metref
Arezki Metref

L’écrivain et dramaturge algérien d’expression française Arezki Metref, nous revient avec une nouvelle pièce de théâtre dont le titre « Splendides exilées » annonce d’emblée le paradoxe dramatique autour duquel il construit son oeuvre.

Les splendides, ainsi nommées par l’auteur, ce sont nos mères, nos épouses, nos sœurs, nos compagnes et nos amantes de tous les temps et de tous les lieux. Elles sont opprimées par un ordre social millénaire bâti par les hommes pour le malheur des femmes et le leur. Symbolisées par des personnages sortis de l’imagination de l’auteur, empruntés à l’histoire universelle ou familiale, elles nous racontent leurs angoisses, leurs révoltes, leurs douleurs et leurs espoirs à travers la voix de Tessa. En treize actes, elles nous dressent sur un socle d’amour, un réquisitoire infaillible contre l’ordre masculin.

Ethnopsychiatre et fille d’immigrés, Tessa dont le nom signifie le foie (Organe de l’affectivité chez les kabyles) entretient un rapport empathique avec ses patientes qui lui transfèrent leurs tourments et la renvoient à sa condition de femme et à ses racines. "A passer ses journées à aider les autres, à dépeindre leurs nuits, on finit par peindre la sienne en blanc. Comment oser m’avouer que dans chaque malaise soumis à mon savoir d’ethnopsychiatre, je reconnais l’écho du mien." Les circonstances plongent Tessa dans un trouble profond. Elle se sent possédée de corps et d’esprit par les fantômes de ces femmes qui hantent ses nuits d’insomnie et prennent sa voix pour témoigner de leurs peines et de leurs souffrances. "Ces femmes surgissent chaque nuit…Elles me délogent, prennent ma place, elles…Ce cri en points de suspension, personne d’autre que moi ne l’entends. Par elles, je vous parle. Elles vous parlent par moi…Ce que je dis pour elles, ce qu’elles disent par moi, ce n’est jamais tout à fait la vérité ni tout à fait le mythe”. Un "Je" multiple s’opère alors en elle dans une crise de mutation qui couve une prise de conscience en gestation, « Pour que ces femmes arrivent, je laisse ouvertes les sept portes du mirage. Dans leur habit de fantôme, elles viennent reprendre cette parole qui leur a été refusée, toujours, partout." Des réminiscences du passé familial et tribal en ouvrent la voie initiatique.

L’histoire de ses origines remonte en mémoire avec ses mythes et ses réalités, dévoilant dans sa spirale, comme une malédiction, le sort cruel réservé aux femmes et aux hommes d’Ighil Averkane ( Le col noir). « Un nom lugubre… Un désert où, tels des reptiles, nous crapahutons à la recherche de la moindre pitance » nous dit Tarial, la gardienne du cimetière. Prise dans les serres de la misère et déchirée par des violences fratricides, la communauté d’Ighil Averkane est condamnée à voir ses hommes s’en aller émigrer loin de leur terre natale. « Les hommes d’ici ont toujours grandi pour partir. On les met au monde, on les fait fort et puissants et ils s’en vont au-delà des mers. Ils partent gagner leur pain ; souvent, ils ne reviennent pas.» Au chagrin des séparations, s’ajoute pour les mères et les épouses esseulées, une position sociale d’infériorité qui les déporte en marge d’une société dominée par le mâle.

Entre résignation, résilience ou révolte, ces femmes kabyles, cloîtrées dans le silence et la solitude, n’ont d’autres alternatives que de confier leurs soupirs aux saints tutélaires du village, aux morts, à Dieu ou bien aux quatre vents… Maigre consolation ! L’exil social et l’exil intérieur s’enchevêtrent dans une dialectique émotionnelle d’impuissance. Inconcevable fatum ! pour Tessa

La conscience naissante qui agite sa tête s’aiguise et transcende la singularité kabyle pour atteindre l’arène universelle qui unit dans le même sacrifice ces femmes kabyles et celles d’ailleurs, depuis les temps immémoriaux.

D’autres femmes venues d’horizons lointains viennent l’habiter. Elles sont mémorables, elles ont eu leurs temps de gloire, puis sont tombées en disgrâce aux pieds de la bêtise humaine pour avoir osé redresser l’échine. « Elles viennent vers moi car elles n’acceptent pas que le silence de leur vie soit suivi par celui de l’oubli ou celui de la mort… » Chacune d’elles témoigne de cette part de l’humanité qui se perd dans ses outrances et les violences qu’elle s’inflige.

Tout en circonvolution, le monologue introspectif s’ouvre sur une lucidité combative. La conscience s’active et triomphe des tabous et des complexes. "Armons nous ; nous en avons le droit par la nature même de la loi ; montrons aux hommes que nous ne leur sommes inférieures ni en vertus, ni en courage (…) Mais il faut réfléchir, comparez ce que nous sommes avec ce que nous devrions être dans l’ordre social. Pour connaître nos droits et nos devoirs, il faut prendre pour arbitre la raison, et guidée par elle, nous distinguerons le juste de l’injuste" Tessa assume désormais son statut honorable d’immigrée ouverte sur l’avenir « je ne me replie pas sur le récit de nos souffrances" et relève la richesse de sa double culture "Je me dis que c’est une merveilleuse chance de joindre une rive à l’autre, de connaître et adopter les deux versants…"

Après les hommes, c’est devant Dieu qu’elle arbore sa fierté de femme insoumise :"Je te regarde, Dieu, et la prunelle de mes yeux te vrille comme cette interrogation sur la mort depuis la première caverne. Je te parle, Dieu, et tu n’as pas besoin de m’écouter car je ne fais que répéter le désarroi des femmes depuis Eve. Je t’invoque dans mon cœur et mon silence est fait des cris de tous les humiliés de ta création. Je ne te dis rien. Je ne ferai aucun geste, ni de mes mains, ni de mes jambes, pour t’implorer ou pour me prosterner devant toi. Si tu m’as créée debout, n’est-ce pas pour te regarder en face."

D’une plume acérée, déchirant le voile des conventions établies, Arezki Metref fait jaillir de la bouche de ses personnages un geyser de mots congrus qui bousculent la sérénité des consciences endormies. Avec des mots forts, essorés de toute ambigüité, il pousse un cri de ralliement à la cause des femmes, soulevant au passage nombre de ses indignations avec une charge volcanique !

Sans tomber dans le mimétisme, il élabore l’architecture de son thème sur le processus contradictoire d’une prise de conscience telle qu’on peut en trouver l’exemple sous une forme romancée chez les grands maîtres. "La nausée" de Jean Paul Sartre, "L’étranger" d’Albert Camus ou "Nedjma" de Kateb Yacine.

Nous n’avons pas vu la pièce jouée pour pouvoir nous faire une opinion sur la mise en scène, mais elle doit faire appel à un maître en la matière, tant le jeu rendu sur les planches nous paraît à priori complexe. Notre curiosité est piquée au vif.

L’un des plus littéraires de nos écrivains d’expression française, ne nous narre pas des histoires linéaires et sans profondeur, il apparaît à travers ses oeuvres s’investit dans une écriture originale, une esthétique personnelle et une vision du monde qui lui est propre.

Sa personnalité littéraire s’affirme loin de la banalité et des modèles standards. Sa sincérité lui sert de guide et le dévoile dans une dimension artistique et intellectuelle singulière.

Mokrane Gacem

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