Mercenaires, caméléons et libres penseurs

Mercenaires, caméléons et libres penseurs

Dans l'élite intellectuelle, je distingue trois catégories, constatée partout et toujours, en règle générale.

Harkâ wàjh bâïàne : mercenaires à visage découvert

La première est composée de la majorité des membres de cette élite. Sa formation est faite de telle manière qu'à son terme les instruits se mettent au service de l'institution (université ou autre établissement étatique ou privé) qui les a formatés. Constituant la courroie de transmission entre les détenteurs du pouvoir (politique et/ou économique et/ou culturel) et le reste des citoyens, ces intellectuels utilisent leurs capacités cognitives à défendre et légitimer ce système social (dont ils proviennent et sont bénéficiaires) par des justifications dans le domaine idéologique. J'appelle cette catégorie l'élite ou l'intellectuel mercenaire.

Harkâ zoug a woûjh : mercenaires à double visage, ou les caméléons

Il existe une deuxième catégorie d'élite. Elle comporte moins d’individus que la première. Elle a la particularité d’être difficile à reconnaître, parce qu'elle profite de privilèges matériels accordés par les détenteurs du pouvoir (politique et/ou économique et/ou culturel), tout en le critiquant verbalement, parfois même avec véhémence. Toutefois, cette attitude, apparemment contestatrice, est exprimée d'une manière acceptable pour le pouvoir.

D’une part, elle ne menace pas la base lui permettant de dominer (la division dominateurs-exploiteurs contre asservis-exploités), mais concerne uniquement des aspects secondaires, non décisifs pour son existence.

D’autre part, les détenteurs de pouvoir y trouvent une occasion de faire croire à une vertu de tolérance de leur part, pour mieux cacher leur emprise dominatrice. La preuve est qu'ils ne répriment pas sévèrement ce genre de voix contestatrice, ne l’excluent pas de la caste des privilégiés, comme ils le font contre les intellectuels réellement libres, dont la critique est conséquente, c’est-à-dire dévoile la base fondamentale du système social.

Cette troisième catégorie se compose des intellectuels qui se proclament "progressistes", "démocratiques", "libéraux", parfois même "révolutionnaires". Par ces mots, ils veulent faire croire qu'ils défendent la vérité sur le fonctionnement réel de la société ; en réalité, leurs conceptions sont conditionnées, plus ou moins consciemment, par le maintien des privilèges que les détenteurs du pouvoir leur accordent : rétributions, postes administratifs, honneurs.

Je nomme cette dernière catégorie l'élite ou l'intellectuel caméléon. Cet animal adapte la couleur de sa peau au terrain où il se trouve, pour survivre à l'ennemi prédateur. L'intellectuel de la troisième catégorie adapte son discours au peuple, pour survivre à son accointance avec le pouvoir, duquel il reçoit salaire et privilèges. L'intellectuel caméléon veut l'admiration du peuple asservi sans renoncer aux privilèges accordés par la caste dominatrice, détentrice de l’État et de ses institutions ou d’entreprises nationales ou multinationales.

Cette dernière catégorie est souvent issue de familles ne faisant pas partie de la caste dominante, mais aspirant à le devenir. La progéniture de ces ambitieux parvient à détenir un capital intellectuel grace à une «bourse d’études», octroyée par une institution publique ou privée. Bien entendu, la "générosité" de ces dernières est motivée par l’augmentation du nombre de ses serviteurs.

Les intellectuels caméléons sont la catégorie la plus méprisable ; elle profite du système social tout en se masquant de vertu. Elle est, aussi, la plus dangereuse ; son langage opportuniste sème parmi les citoyens asservis la confusion et la désorientation, en définitif, l’impuissance et la résignation au système social.

Ahrâr al fàkr : libres penseurs

Il existe, enfin, une troisième catégorie d’intellectuels. Elle constitue une infime partie de l’élite. Cette minorité opte pour la reconnaissance de la réalité sociale, telle qu'elle est. Le fonctionnement de celle-ci est basé sur la division des citoyens, dans tous les domaines, entre décideurs nantis (disposant d’un capital economico-intellectuel) et exécutants démunis (de ce genre de capital).

Une partie du travail fourni par ces derniers est accaparée par les décideurs, sous forme de plus-value ; celle-ci est la source de l’enrichissement des décideurs, et du maintien des exécutants dans une situation où ils ne deviendront jamais riches.

Cette disparité est, en même temps, la cause et la conséquence des injustices sociales et de leurs conséquences : les conflits dans la communauté nationale.

Les intellectuels savent que cette reconnaissance de cette réalité leur coûte l’exclusion de la caste dominatrice profiteuse ; néanmoins, ils assument ce renoncement et dénoncent l’iniquité fondamentale du système social. Ce deuxième type d’élite ou d’intellectuel, je l’appelle libres ou libres penseurs.

Bien entendu, l'intellectuel mercenaire méprise l'intellectuel libre en le taxant, dans le meilleur cas, d'idéaliste utopiste, et, dans le pire, d'ennemi de l'ordre social, de "traître" à sa classe sociale d’origine. En réalité, l'intellectuel libre ne fait que remettre en question les privilèges réels dont jouit l'intellectuel mercenaire.

Comme ailleurs dans le monde, en Algérie, ces trois catégories d'élite intellectuelle existent.

Par conséquent, quand on prend connaissance d’une opinion exprimée par un intellectuel (ou soit disant tel), pour en comprendre correctement le contenu, tant explicite que, surtout, implicite (au-delà des mots employés, éventuellement trompeurs), il faut ne pas ignorer qui fournit un salaire à cet intellectuel, de manière directe et/ou occulte. Deux dictons populaires l’affirment, à leur manière : personne ne peut cracher dans le plat de soupe qui le nourrit ; personne ne scie la branche d’arbre sur laquelle il est assis.

Dès lors, ne nous étonnons pas de voir les harkis de la pensée jouer leur rôle, en échange de salaires et de fauteuils. Bien entendu, il faut dénoncer leur langage et leurs motivations matérielles, en distinguant les harkis à visage découvert, et, surtout, ceux à double visage.

Mais, aussi, intéressons-nous et diffusons les idées des libres penseurs, auxquels nous sommes unis par l’amour de la vérité et du peuple laborieux, dans ses diverses et enrichissantes composantes.

Kadour Naïmi

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Commentaires (4) | Réagir ?

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khelaf hellal

Mouloud Feraoun avait fait une prémonition dans ce sens avant son assassinat par l'OAS en 1962 : " Si c’est là la crème du FLN, je ne me fais pas d’illusions, ils tireront les marrons du feu pour quelques gros bourgeois, quelques gros politiciens tapis mystérieusement dans leur courageux mutisme et qui attendent l’heure de la curée. Pauvres montagnards, pauvres étudiants, pauvres jeunes gens, vos ennemis de demain seront pires que ceux d’hier’’. Rien de plus vrai que de nos jours.

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krimo bonody

Pouvez-vous, s'il vous plait, me citer la référence exacte de cette citation (titre du livre ou de l'article, date et lieu de parution) ? Cela me servirait pour la rédaction d'un texte. Merci !

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chilmoune

Apres la mise a mort de langue de voltaire dans ce pays il n'y aurai plus de vrais intellectuels producteurs d'idées et de richesses dans ce pays. Mais avec la langue arabe imposée il n'y aurait que des pseudo intellectuels brosseurs et mediocres et de grands imposteurs... et c'est avec cette maudite classe de faux intellectuels que l'integrisme, l'obscurantisme et la corruption s'installent dans le pays et il n'ya plus d'espoir pour booster le pays vers la modernite et le develloppemnt mais au contraire l"algerie va s'onfoncer dans la grande DJAHILIYA.... OU BKA ALA KHI A YA KVOU !

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