Le problème de l'idéologie en Kabylie entre 1926 et 1962 (III)

Hocine Aït Ahmed.
Hocine Aït Ahmed.

3- Le troisième cercle: le patriotisme révolutionnaire de Hocine Ait Ahmed

Il est né en 1921 ou 1926 au village Ait Ahmed, Michelet, wilaya de Tizi-Ouzou et meurt en Suisse en 2015. C'est certainement le personnage le plus emblématique de la crise berbériste même si Ali Yahia lui dénie toute implication dans la crise berbériste de 1949. Ce dernier va pourtant jusqu'à stipuler ce qui suit : "dire que Ait Ahmed s'est impliqué dans la crise berbériste est une contre vérité».(32) Or, la plupart des historiens reconnaissent de fait la taxation de berbériste à l'encontre du leader kabyle. En témoigne son éviction de la direction de l'Organisation spéciale et son remplacement par un arabophone au nom d’Ahmed. Ben Bella. Mis à part les accusations d’Ali Yahia qui fait porter la responsabilité de la "condamnation de la fédération de France du PPA-MTLD qui fait voter par vingt-huit voix sur trente-deux, une déclaration qu'il juge irresponsable, sur l'Algérie algérienne seulement algérienne."(33) Le parti pris d’Ali Ali Yahia peut se comprendre parce qu'il s'avère que l'instigateur de cette motion est son propre frère Rachid. Afin de voir plus clair, nous allons suivre point par point tout du moins les plus importants d'entre eux, les arguments de Hocine Ait Ahmed sur cette affaire.

Dans ses "Mémoires de combattant", H. Ait Ahmed adopte un style fortement imprégné par l'idéalisme révolutionnaire probablement hérité de Lénine qu'il cite par ailleurs (34) Dans ce texte, il prend à bras le corps la crise berbériste qu'il ampute à Rachid Ali Yahia. Il voit dans l'initiative du jeune Rachid Ali Yahia, l'ouverture de la boîte de pandore en vue d'une dissidence et de l'étouffement du nationalisme algérien. Pris de toute part par la logique de la révolution, il traite ce dernier de personnage insignifiant.(35) Du coup, il se produit chez lui une crise assimilée à une catastrophe lorsqu'il affirme que "la formidable progression du patriotisme révolutionnaire parvenait au sommet de la crête, à l'explosion historique, et voici qui dévale la lente pente de l'implosion intestine." (36) Comme Abane et Krim, H. Ait Ahmed est hanté par la révolution sans que la question idéologique ne soit débattue sérieusement entre les différents protagonistes. Même s'il prend des initiatives pour la défense des militants kabyles, il n'en demeure que le simple fait qu'il ne démissionne pas du bureau politique reste problématique. A l'encontre des animateurs du berbérisme, ces intercessions avec l'aide de Mohand Mokrane Khelifati (l'inventaire d'un alphabet berbère) n'ont pas permis d'établir un équilibre des courants idéologiques. D'autant que sa mise à l'écart devait l'inciter à être beaucoup plus prudent dans ces prises de position.

Au final, ses accointances berbéristes élaborées dans le vaste champ de l'idéalisme révolutionnaire ne pouvait échapper à la griffe du nationalisme arabe dominé à l'époque par la montée en puissance de l'arabo-islamisme. Peut-être qu'il faut aller chercher la faiblesse du berbérisme comme idéologie dans le manquement d'universaux de la culture kabyle. Sauf que l'arabo-islamisme s'est inspiré de toutes sortes d'universalités au prix d'un long processus historique qui a conduit le désir de la renaissance (Nahda) à l'autoritarisme. En ce sens, comme Abane et Krim, le patriotisme révolutionnaire a prévalu sur les considérations idéologiques que lui-même considère comme une entrave à la mobilisation du peuple et de l'élite.(37) C'est peut-être là où réside la faiblesse du patriotisme révolutionnaire. Par conséquence, pris par le feu de l'action, les plus influents patriotes révolutionnaires kabyles ont oublié l'importance de l'idéologie dans le combat politique. C'est en ce sens que l'on peut considérer que le nationalisme algérien de H. Ait Ahmed représente une idéologie ambiguë aussi bien par rapport au courant berbériste que celui de l'arabo-islamisme. A ses dépens, il apprendra plus tard, l'impossible réunification des parties algériennes et qu'il reste à ce jour, tout du moins son parti politique, une ligne asymétrique dans la représentation triangulaire de Omar Carlier.

4- Le quatrième cercle: l'arabo-islamisme en Kabylie

Ce n'est pas les quelques slogans pro-arabes scandés par quelques militants qui vont changer la réalité "idéologique" de la Kabylie. Comme nous l'avons vu chez les auteurs précédemment cités, il n'y a pas à proprement parler de courant arabo-islamiste qui s'affiche en tant que tel en Kabylie. Il s'agit plutôt de divergence sur la définition de l'Algérianité qui a opposé les militants kabyles. Dès lors, nous pensons que ce sont les divergences d'appréciation de la religion musulmane qui ont créé autant de confusion. Dès le début du mouvement berbériste Amar Imache s'est penché sur le problème religieux afin de déterminer le statut de l'islam dans une Algérie indépendante. Il s'avère qu'en s'appuyant sur les valeurs de la "kabylité" qu'il entendait formuler une modélisation politique d'un faible intensité théorétique où l'islam populaire devait encadrer la société algérienne contre l'obscurantisme. Au juste, on ne sait pas bien contre quoi s'est élevé A. Imache. Est-ce qu'il visait l'islam confrérique ou l'islam réformiste? Or, l'éducation religieuse est manifeste chez H. Ait Ahmed et que l'impact de l'islam a contribué aux formulations nationalistes de Krim Belgacem et peut-être de A. Ramdane. Le rôle joué par la Rahmaniya au XIXe siècle lors des révoltes kabyles témoigne du poids du religieux dans la résistance algérienne contre l'occupation française. Néanmoins, la saisie de la posture idéologique de chaque militant kabyle envers l'arabo-islamisme ne peut se comprendre que par rapport aux luttes d'influence entre un islam traditionnel et celui des réformistes. Sur ce plan, la carte de A. Merad ne reflète pas toute la réalité religieuse en Kabylie.

Cette carte qui est a été établie presque à la même période (1935) que celle du Gouvernement général de l'Algérie (1934), donne un aperçu global de la pénétration du réformisme religieux en Kabylie.(38) La carte commandée par le gouvernement général de l'Algérie affiche une forte présence de la rahmaniya dans les montagnes kabyles. (39) Ainsi, le face à face entre le réformisme et le confrérisme n'a pas eu lieu en Kabylie pour suggérer une bataille religieuse. La faiblesse de la pénétration du réformisme s'explique par le faible taux des élèves originaires de la Kabylie qui ont fréquenté les cercles des réformistes. A l'appui du traditionnalisme berbère, l'immigration a certainement contribué à faire émerger des idées (socialo-communistes) de l'émancipation des peuples.

5- Le cinquième cercle: les protoberbéristes ont-ils existé ?

C'est par une question que nous clôturons ce tout d'horizon des penchants idéologiques des militants kabyles. Paradoxalement, c'est Fanny Colonna qui en parle dans les versets de l'invincibilté.(40) Elle considère que le début de la querelle entre les Berbéristes et les Réformistes a été declenché d'un côté par Said Boulifa (1865-1931) et Hocine Lahmek (? ) et de l'autre par Lamine Lamoudi (1891-1957) et surtout A. Ibn Badis (1889-1940). L'éducation est au centre du débat qui oppose les deux groupes. Les premiers préconisent une évolution par l'instruction française tandis que les seconds s'en remettent à un enracinement linguistique par la religion musulmane. A notre avis, il nous semble prématuré pour l'époque de considérer qu'un débat d'idées ait eu un impact idéologique immédiat pour envisager un militantisme berbériste contre celui des Réformistes.

Conclusion

La rigueur mathématique nous incite à la prudence dans l'utilisation des figures géométriques pour représenter une réalité sociale ou politique. En effet, O. Carlier use de la figure d'un triangle pour représenter, les cercles d'appartenance. Or, notre analyse à montrer qu'il y a une asymétrie des segments qui ne se superposent pas systématiquement dans leur déploiement. Du coup, les cercles d'appartenance,(lieu de naissance, langue et instruction) et les affrontements idéologiques sont au voisinage d'une recomposition permanente des axes. Dès lors, nous obtenons un schéma général où les cercles d'appartenance s'emboitent les uns aux autres et exercent une influence par degré d'inclusion des éléments qui les composent. En d'autres termes, la géométrie différentielle des groupes idéologiques, représente:

- Des cercles idéologiques indifféremment emboités

- Une opposition nette entre le cercle berbériste et celui des arabo-musulmans ( A cause de l'asymétrie, le triangle ne peut pas être ni isocèle ni équilatéral).

- Un axe de centralité de l'algérianité, la base du triangle de l'Algérie rebelle.

- Une ligne médiatrice qui préfigure un mouvement non équidistant du patriotisme révolutionnaire.

Enfin et faute de documentation suffisante, nous n'avons pas pu analyser le texte de Idir al Watani. Nous l'introduirons comme situation intercallaire dans notre prochain article sur le développement du mouvement berbère de 1962 à aujourd'hui.

F Hamitouche

Lire la 1e partie : Le problème de l'idéologie en Kabylie entre 1926 et 1962 (I)

Lire la 2e partie : Le problème de l'idéologie en Kabylie entre 1926 et 1962 (II)

Notes:

1- Omar Carlier, La production sociale de l'image de soi, Note sur la "crise berbériste de 1949" AAN, CNRS, 1984.

2- O. Calier brosse le tableau suivante: Autrement dit, la crise berbériste se "déploie dans un espace qui a les propriétés d'un champ de forces inégalement représentées. Les indices dont nous disposons font apparaître un premier dessin. La région de Draa el Mizan paraît moins touchée que celle de Fort national et Michelet bien que, comme ces dernières, elle est (relativement) très scolarisée et très migrante. On peut y voir entre autres, une raison "géographique": sa position occidentale sur la chaine du Djurdjura, entre deux plaines, celle de Boghni, celle de Bouira. De ce fait plus engagée par ses structures d'échange, dans ses intérêts et ses prolongements en terre et en hommes, avec des zones arabophones où le bilingues. Plus axée aussi sur Blida et la Mitidja occidentale. La région du Guergour, également scolarisée et migrante, paraît, elle aussi moins engagée dans le mouvement, pour des raisons similaires? S'y ajoutent toutefois des aspects linguistiques et culturels. Le bilinguisme y est plus ancien et plus généralisé, et surtout les structures religieuses y ont précocement fait place au prosélytisme "islahiste"; chez les Beni Ouartilane d'abord, chez les Beni Yaalla ensuite. La présence des oulémas, ancienne dans le premier cas, récente dans le second cas, a fortement contribué à y bloquer ou freiner la sensibilité berbériste. La même raison vaut en partie pour la vallée de la Soummam, de Akbou à Bougie, en liaison avec d'autres aspects. Bien que fortement scolarisée et migrante, elle encore, sa représentation en émigration dans l'Etoile nord-africaine, et dans le PPA au pays, est nettement plus faible et bien plus tardive.

Nous ne sommes pas certains que les déterminants géographiques invariables, de surcroît géologiques, aient eu un impact important dans l'action politique. A ce titre, aussi bien la guerre de Firmus contre Théodose que celle des Flissa contre les Turcs, pourtant elles se sont déroulées dans le même environnement géographique, n'ont pas occasionné des comportements similaires.

3-Idem, pp,352-353

4- A. Merad, le réformisme musulman el Algérie de 1925 à 1960, Essai d'histoire religieuse et sociale, Editions Mouton, 1967, pp 194-195. Une comparaison s'impose pour décrire l'état de la rivalité religieuse entre l'islam des confréries et celui des Réformistes. La carte de 1934 (Gouvernement général de l'Algérie, 1934) établit une forte présence des Tariqa sur toute la Kabylie avec une prédominance de la Rahmaniya. Du coup, comme une lutte acharnée a été déclenchée par les réformistes contre le maraboutisme dans le but de fournir les principes fondamentaux qui deviendront au lendemain de l'indépendance, des constances nationales (Tawabit), il est plus qu'important d'ouvrir un débat sur cet aspect de l'idéologie.

La montée en puissance du courant réformiste conduira au déclin des zaouïas, affirme-t-on. La diffusion du réformisme religieux en Algérie (cartes, pp, 194-1995) a-t-il vraiment affaibli l'islam traditionnel au point de faire renoncer les militants nationalistes à leur tradition séculaire ? C'est vraisemblablement, la question que l'on doit se poser pour comprendre l'asymétrie des positions aussi bien religieuses et politiques de nationalistes kabyles ?

5- M. Harbi, Le FLN, Mirage et réalité, des origines à la prise du pouvoir (1945-1962) Editions Jeune Afrique, 1980.

6- M. Tilmatine, Les Oulémas algériens et la question berbère: un document de 1948, Awal no 15, 1997.

7- M. Lacheraf, L'Algérie, nation et société, SNED, 1978. Il écrit ceci: Quoi qu'il en soit, nation-Etat ou nation-communauté ou simple patrie solidairement agissante, et par cela même "nationale", quelque chose existait qui a permis à l'Algérie de s'opposer, au cours de 130 ans, à une grande puissante impérialiste , et à forcer, en définitive, à capituler., p, 9. Nous voyons bien que chez cet auteur, les agrégats sociaux n'ont pas une définition précise.

8- Cl. Blanckaert, Les conditions d'émergence de la science des races au début du XIXe siècle, S. Moussa (sous la direction), L'idée de "race" dans les sciences humaines et la littérature (XVIIIe et XIXe siècles), L'Harmattan, 2003.

9-I. Yakit, l'Attitude du christianisme et de l'islam en face du darwinisme, Thèse de doctorat, Paris 4, 1979.

10- M. Schazmiller, Le mythe d'origine berbère, (Aspects historiques et sociaux) ROMM no 36, 1983.

-Y. Moderan, Mythes d'origine des Berbères, Encyclopédie berbère avec une note complémentaire de S. Chaker, XXXII, 2010

11- M. Kaddache, Histoire du nationalisme algérien, Tome II, EDIF, 2003

12- A. Ouerdane, La question berbère dans le mouvement national algérien, 1926-1980, Editions Dar El Ijtihad, 1993.

13- J. Nil. Robin, L'insurrection de la Grande Kabylie en 1871, H. Charles Lauzelle, 1901.

14- A. Ouerdane, p, 42.

15- B. Stora, Dictionnaire biographique des militants nationalistes algériens, ENA, PPA, MTLD, 1926-1954, L'Harmattan, 1985.

16- Idem, p, 83.

-Pour les besoins de la cause, nous avons consulté sans succès les ouvrages suivants: A. Imache, L'Algérie au carrefour, la marche vers l'inconnu, Imprimerie centrale, 1937 et O. Carlier, Le cri du révolté, Enal, Alger, 1986. Toutefois, il convient de continuer le travail en cherchant des archives privées susceptibles de fournir des informations sur le PUA.

17- Ali Yahia Abdenour, La crise berbère de 1949, Editions Barzakh, 2016.

18- Idem, pp, 157/159.

19- Abdenour. Ali Yahia, Idem, p, 148.

20-Idem, p,223

Sur le thème de la trahison, nous avons montré l'ambivalence de la figure dans une étude sur Igmazen, Roi des Isaflenses.

21- Idem, Déclaration de Ferhat Ali: "Qu'il n'a jamais existé et qu'il n'existe jamais de Parti Populaire Kabyle pour la bonne raison qu'il n'y a qu'un peuple algérien, quoique d'origine ou de langues différentes, vivent fraternellement unis dans une même volonté de libération nationales." p, 224. De même que le PUA, l'histoire du PPK nécessite la recherche de documents auprès des institutions officielles ou chez les privés.

22-Idem, p 269.

23- idem, pp, 268-269.

24- Il est vraiment dommage que des auteurs comme A. Ali Yahia, Belaid Abane et tant d'autres succombent à la subjectivité et manque d'objectivité lorsqu'ils écrivent sur leurs proches.

Dans tous les cas et même si "on est pris dans les tourments des rivalités familiales", on ne peut pas prendre position pour les uns ou les autres dans l'affaire Krim- Dahmoune qui a pourtant divisé les familles.je soutiens tout simplement que la mémoire et toujours vivace d'un tel drame qui a divisé mes grands-parents et mes parents.

25A. Hamdani, le lion des djebels, Editions Balland, 1973, p,103.

26- idem, p, 103.

- Les quelques lignes consacrées par K. Mameri (Krim Belgacem, le combattant suprême de la guerre d'Algérie, Editions EL-Hamel 2016) n'apportent rien de nouveau sur les circonstances de la crise

berbériste.

27-B. Ramdane, Abane au cœur de la tempête, Nuages sur la révolution? Editions Koukou, 2015.

28- M. Harbi, Archives de la révolution algérienne, Editions Jeune Afrique, 1980, Document 38, Extrait de la lettre de Krim relative à l'ouvrage de Mohammed Lebjaoui "Vérités sur la révolution algérienne", p, 179.

29- A. Ali Yahia, Idem, p, 255.

30- B. Ramdane, p, 183

31- Idem, p, 112.

Sur la faiblesse de la culture amazighe de pouvoir incarner un projet politique universel est une question récurrente depuis Massinissa et bien au-delà dans l'histoire des Amazighs qu'il faut peut-être un jour, analyser.

32- A. Ali Yahia, p, 179.

33- Idem, p, 179.

34- H. Ait Ahmed, Mémoires d'un combattant, L'esprit d'indépendance, Editions Sylvie Messinger, 1983, p,186.

35- Idem, p, 181.

36- Idem, p, 182

37- Idem, p, 179.

38- Ali Merad, le réformisme musulman en Algérie, p, 194

39- Atlas de l'Algérie et de la Tunisie, Influence religieuse, Gouvernement général de l'Algérie, 1934.

40- F. Colonna, Les versets de l'invincibilité, Presse de la fondation nationale ses sciences politiques, 1995.

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