L'Education à l'heure des smartphones et tablettes (II)

"On sous-estime l’approche pédagogique traditionnelle axée sur l’apprentissage"
"On sous-estime l’approche pédagogique traditionnelle axée sur l’apprentissage"

Dans cette section, on aborde entre autre le changement de cap qui s’est fait en Algérie ces dernières années au niveau pédagogique. Je ne suis pas au courant de la pratique exacte des enseignants dans les écoles, je vais alors décrire ces changements comme je les ai vécus ici au Québec.

Les courants pédagogiques

Je rappelle à titre d’information que le Québec a effectué ces changements bien avant l’Algérie. Ces dernières décennies ont été celles des approches pédagogiques centrées sur l’enfant comme le socio-constructivisme et l’enseignement par projet au lieu de l’approche traditionnelle centrée sur l’apprentissage. Dans un premier temps, expliquons cette pédagogie qui met l’accent sur l’élève dans l’optique de développer un enseignement qui va au rythme de chaque élève. Un enseignement qui est basé sur ses intérêts et qui tient compte du côté affectif de l’apprenant qui développera ainsi une bonne estime de soi. Le constructivisme consiste à faire découvrir à l’élève par lui-même le concept qu’on veut lui enseigner, car ce que l’élève découvre par lui-même risque moins de l’oublier et va mieux se l’approprier. L’enseignement par projet est un enseignement qui propose à l’élève la réalisation de projets qui correspondent à ses champs d’intérêt. Des projets qui a priori se basent sur des connaissances antérieures (concepts déjà acquis) et a posteriori vont lui faire découvrir de nouveaux concepts, donc faire du constructivisme. L’avantage de cette méthode est de proposer à l’élève des projets attrayants qui l’incitent à être actif dans la phase de la découverte des concepts et d’y aller avec le rythme de celui-ci. Avec cette pédagogie, deux choses ont complètement changé, la première est le rôle de l’enseignant : il devient un guide qui dirige l’élève à travers des activités ou des projets pour que celui-ci découvre par lui-même les concepts et les processus à apprendre. La deuxième est que l’évaluation de l’élève se fait sur la base de compétences : exemples, en mathématiques on évalue sa capacité à résoudre une situation-problème, à utiliser un raisonnement mathématique et à communiquer à l’aide du langage mathématique et, en langue maternelle on évalue sa capacité à lire des textes variés, écrire des textes variés, communiquer oralement et apprécier des œuvres littéraires. Dans un deuxième temps, analysons de façon succincte les résultats atteints dix années après l’adoption d’une telle pédagogie dans les écoles secondaires du Québec. À ma connaissance, ils sont très rares les enseignants qui utilisent l’enseignement par projets et le constructivisme, car ce sont des méthodes d’enseignement qui nécessitent beaucoup temps (plusieurs heures) pour que l’élève découvre un concept que l’enseignant peut expliquer en un quart d’heure. Rappelons que le programme scolaire n’a pas été réduit. En plus, si on veut basculer réellement vers une pédagogie centrée sur l’élève, on doit minimalement doubler le nombre de classes (donc le nombre d’écoles), car cette pédagogie exige une réduction drastique du nombre d’élèves par classe pour qu’il y ait assez d’espace physique et d’espace-temps pour que l’éducateur et l’enseignant puissent éduquer chaque élève à son rythme [5]. Dans la réalité d’aujourd’hui et dans une classe régulière, il y a une minorité d’élèves qui s’engage dans le processus de découverte du concept par eux-mêmes et une fois le concept découvert, il est aussitôt oublié par la majorité des élèves, car les élèves ne voient pas le concept sous différents angles et ne le manipulent pas assez de temps pour qu’ils puissent se l’approprier. L’accent est mis sur la résolution de problèmes en minimisant les périodes de résolution d’exercices, l’accent est mis sur la compétence et non sur la connaissance (le concept). Certains élèves n’arrivent souvent pas à distinguer le nouveau concept des autres concepts mis en jeu dans les problèmes complexes, d’autres ne s’engagent tout simplement pas dans l’activité de résolution des problèmes, car les problèmes sont trop complexes pour eux, l’enseignant fait souvent tout le travail à leurs places.

Au cours de ces dernières années, le ministère de l’Éducation a modifié considérablement le programme de l’éducation du Québec pour délaisser la primauté des compétences sur les connaissances. Actuellement les connaissances ont repris le dessus. Il y a même des domaines comme l’histoire où on a tout simplement éliminé les compétences. Cela est un signe que l’approche par compétences n’a pas produit les résultats escomptés dans l’état actuel de l’école. Ce qui ne risque pas de changer dans un proche avenir à cause bien sûr d’absence de financement. Une étude empirique a été menée aux États-Unis d’Amérique sur une population de 352000 élèves pendant une période de 10 ans connue sous le nom du projet «Follow Through». L’objectif de l’étude est de comparer l’efficacité de plusieurs approches pédagogiques qui ont été utilisées auprès d’élèves de niveaux de la maternelle à la troisième année du primaire. Ces approches pédagogiques sont évaluées sur trois aspects : les apprentissages de bases (la lecture, l’écriture, le langage et les mathématiques), les habiletés cognitives (le raisonnement et la résolution de problèmes) et le développement affectif (l’estime de soi et l’image de soi) [6]. Lorsqu’on compare les approches pédagogiques centrées sur l’élève comme le socio-constructivisme à l’approche traditionnelle centrée sur l’apprentissage explicite, il ressort que les élèves à qui on a enseigné avec l’approche pédagogique traditionnelle ont obtenu de loin les meilleurs résultats en lecture, en écriture, en langage et en mathématiques et, ce sont eux aussi qui ont eu un meilleur développement de leurs habiletés cognitives et affectives. Il est étonnant de constater que l’approche traditionnelle a produit de meilleurs résultats même sur le plan affectif, alors que cette méthode d’enseignement ne tient pas compte de cet aspect. D’ailleurs les auteurs du projet de recherche ont été surpris de voir que les approches pédagogiques centrées sur l’élève au sens qu’elles respectent le rythme et les besoins affectifs de l’élève ont paradoxalement produit des effets négatifs sur l’estime de soi et l’image de soi de l’élève [6]. L’explication qui a été fournie dans l’article de référence est que les connaissances qu’acquière un élève contribuent au développement de ses habiletés cognitives et que ses succès en classe augmentent son estime de soi et améliore son image de soi.

Il y a dix ans, au Québec, il y a eu donc une réforme de l’enseignement au secondaire qui nous a amenés à mettre l’accent sur le développement des compétences chez l’élève au lieu de mettre l’accent sur le développement de ses connaissances et d’utiliser des approches pédagogiques centrées sur l’élève. Je constate avec une bonne partie de mes collègues que ce fut un échec, car les résultats annoncés n’ont pas été atteints lorsqu’on parle d’une classe régulière où les élèves n’ont pas été sélectionnés selon leurs résultats antérieurs en langue maternelle et en mathématiques.

En Algérie, si je me base sur la situation globale du pays et que j’essayais d’extrapoler ces résultats de la pratique de cette pédagogie en Occident, on imagine dans quelle situation se trouve le système éducatif algérien. On se consolera, car cette dernière affirmation est hypothétique. À mon humble avis, on sous-estime l’approche pédagogique traditionnelle axée sur l’apprentissage – la transmission de connaissances, car on fait abstraction de l’enseignant et de l’école. Lorsqu’on parle de cette approche on a en tête l’enseignant et l’école du dix-neuvième siècle. Donc on fait abstraction des changements et du développement qu’ont subis l’enseignant en particulier et l’école en général.

Au Québec, la majorité des enfants aiment leur école, car elle s’est adaptée à leurs besoins. L’enseignant d’aujourd’hui a une connaissance approprié de l’enfant et est conscient que l’apprentissage est cognitif et affectif en même temps. L’enseignant fait quotidiennement du renforcement positif dans sa classe, il essaye d’établir une relation privilégiée avec l’élève pour faciliter l’acquisition du savoir par celui-ci. Il adapte son enseignement au rythme du groupe d’élèves et il offre du temps supplémentaire en dehors des cours réguliers aux élèves qui ont de la difficulté à suivre ce rythme de groupe… Lorsque l’enseignement est axé sur la connaissance, cela ne veut pas dire qu’on ne développe pas les compétences ou les habiletés cognitives, car aujourd’hui lorsqu’on parle de connaissances, on parle de concepts et de processus. Par exemple, l’enseignant de mathématiques ne cherche pas seulement à apprendre à ses élèves à trouver le résultat final d’un exercice ou d’un problème, il cherche aussi à développer la démarche : le processus (toutes les étapes) par lequel l’élève doit passer pour arriver au résultat final. Il lui apprend aussi plusieurs façons de faire – des stratégies de résolutions de problèmes. De plus, lorsqu’on dit que l’approche traditionnelle ne respecte pas le rythme d’apprentissage de l’élève, l’enseignant, lui le fait et l’école aussi le fait selon les moyens que la société a décidés de mettre dans le système de l’éducation (création de cours de soutien, de groupe d’adaptation scolaire pour les élèves qui éprouvent des difficultés d’apprentissage…). (A suivre)

Sabih Yaïci

Lire la première partie : L'Education à l'heure des smartphones et tablettes (I)

Lire la troisième partie : L'Education à l'heure des smartphones et tablettes (III)

Notes

1- Gerbert d’Aurillac est plus connu sous son nom de pape Sylvestre II.

2- La dyslexie est un trouble d’apprentissage spécifique qui est causé par un désordre neurologique. Elle se traduit par des difficultés de reconnaissance et d’orthographie des mots chez l’enfant [3]

3- La dysphasie est un trouble primaire du langage qui entraîne des limitations importantes et persistantes sur le plan de l’expression orale (prononciation, élocution, utilisation des mots, construction des phrases, etc.), elle est donc un trouble neurologique [4].

Nota. Ce texte a été destiné à l’appel à contribution pour un livre collectif sur la Kabylie lancé en 2014 par Karim Akouche. Il a été achevé à la fin du mois de décembre 2014. Il comporte une partie qui critique la réforme pédagogique du Québec (Canada) et il arrive à certains regards aux mêmes conclusions qu’un rapport d’un universitaire d’ici qui est sorti dans les premiers mois de l’année 2015 et qui a largement fait la une des médias québécois. Dans ce texte, je parle de l’enfant kabyle seulement, car j’en fus un mais j’imagine qu’il peut s’appliquer aussi à l’enfant chaoui, rifi, chelhi, chenoui …

RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES

[1] Georges Ifrah, Histoire universelle des chiffres, Éditions Robert Laffont, Paris1994.

[2] Site Internet de Ron Knott, University of Surrey, Grande-Bretagne

[3] Dyslexie

[4] Site Internet de l’association québécoise des neuropsychologues

[5] W.J. Plugrum et N. Law, «Les TIC et l’éducation dans le monde : tendances, enjeux et perspectives», Institut international de l’éducation, UNESCU, Paris 2004. L’éducation à l’heure des I- phones et des tablettes Sabih YAÏCI 16

[6] M. Richard et S. Bissonnette, «Le danger qui guette la réforme de l'éducation québécoise : confondre les apprentissages scolaires avec les apprentissages de la vie», revue Vie Pédagogique, Québec avril-mai 2002.

[7] N. Balacheff, «Éclairage didactique sur les EIAH en mathématiques», Actes du colloque IEM, GDM 98.

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