Du rôle des intellectuels et des artistes

Mouloud Mammeri et Tahar Djaout, deux écrivains libres qui ont refusé tout compromission avec le pouvoir. A gauche, on voir Mohand Haroun.
Mouloud Mammeri et Tahar Djaout, deux écrivains libres qui ont refusé tout compromission avec le pouvoir. A gauche, on voir Mohand Haroun.

Il est nécessaire de s’entendre sur un terme : ce qu’on appelle "engagement", celui de l’artiste en particulier, et de l’intellectuel, en général. Ce terme a été trop galvaudé.

Dans un premier temps, il désigna les personnes qui s’opposaient à toute forme d’injustice, qu’elle provienne des individus mais surtout de la caste contrôlant l’État.

L’avènement du "socialisme étatique" bolchevique transforma cette notion en servilisme en faveur de l’État du "prolétariat", plus exactement de la nomenklatura qui l’occupait ; en Algérie, cet État s’appelait "populaire. En réalité, cette institution était dominée par une caste inédite, une nouvelle forme de bourgeoisie, exploitant le peuple de manière concentrée, puisque l’État était le patron unique, régissant tous les domaines de la vie sociale, sans exception. En particulier, le contrôle des idées était devenu une machine monstrueuse de conditionnement et de dressement social. Ce rôle infâme fut assumé par les intellectuels et les artistes, modernes scribes et mandarins. Les idéologues exerçaient leur dressage des esprits au nom de l’"esprit de parti" (unique) ; les artistes et écrivains, eux, produisaient selon la règle du "réalisme socialiste".

Ainsi, dans le domaine de la culture, tout ce qui était vivant auparavant, du temps du tsarisme en Russie, et du colonialisme en Algérie, fut réduit à la stagnation, à la médiocrité et à la régression. Allégeance à la "pensée unique", celle du "Chef" de la nation, censé être le meilleur sinon la seule tête capable de penser et de dicter ce qui est bon et beau. Que ce "Chef" ait usurpé le pouvoir par les armes ne compte pas ; seul importe son statut de Maître Suprême. L’esprit mandarin se plie toujours et vénère la puissance obtenue par la violence. Louis Aragon chanta le "grand Staline" qui faisait "fleurir le printemps".

De la révolution russe de 1917 jusqu’à aujourd’hui, partout, ce phénomène déconsidéra la notion d’engagement, au point de la transformer en une attitude servile, produisant des œuvres et des idées médiocres et ridicules. Cette légitimation du régime dominateur, sous les prétextes les plus fallacieux, était récompensée par des privilèges, des "honneurs" et des médailles aux artistes et intellectuels. Ils étaient indiqués et se désignaient eux-mêmes comme "amis du prolétariat" (Russie) ou du "peuple" (Algérie). Ils joignaient la compromission au mensonge : par leur soutien au régime, ils prétendaient être au service du… peuple ! Ainsi, ils avaient le beurre (postes administratifs), l’argent du beurre (salaires convenables et autres privilèges) et même le corps de la fermière (la prétention d’être au service du peuple). Peut-on produire plus méprisable imposture ?

Quant à la "société", elle est si aliénée qu’elle condamne avec indignation une femme qui vend son corps, mais pas un homme qui vend son cerveau ; elle fustige un mercenaire qui emploie les armes en échange de salaire, mais pas le mercenaire qui utilise le cerveau en échange d’une rémunération. Par conséquent, les authentiques intellectuels et artistes, engagés au service de la seule vérité, montraient qui étaient les victimes des détenteurs du pouvoir étatique. Ces pratiquants de la vérité devinrent des "renégats", des "gauchistes", des "ennemis du peuple", des "alliés objectifs de l’impérialisme et de la réaction".

Ceux qui ne choisirent pas le silence ou le suicide, ni eurent le désir ou la possibilité de s’exiler, subirent brimades, arrestation, torture et assassinat.

Dans l’Antiquité, en Occident, on condamna Socrate à mort ; en Extrême-Orient, le premier empereur de Chine massacra les intellectuels et fit de leurs livres un autodafé. Au Moyen-âge, à Rome, l’Église brûla le philosophe Giordano Bruno ; à Bagdad, le mystique Al hallâj fut torturé jusqu’à ce que mort s’ensuive. Au début du vingtième siècle, Maiakovsky se suicida, en Russie ; en Algérie, Mouloud Feraoun fut tué par les fascistes colonialistes ; durant la dictature de Boumédiène, le poète Jean Sénac fut assassiné dans des circonstances "mystérieuses". Puis vint le pire : les dix années sanglantes où toute tête pensante devait se taire ou mourir.

Cependant, les intégristes islamiques ne sont pas les seuls à considérer la pensée libre comme leur premier ennemi, à éliminer de toutes les manières. Tout totalitarisme, quelle que soit son étiquette, agit de façon identique : supprimer les idées qui ne sont pas les siennes, c’est-à-dire celles qui refusent l’allégeance à une domination sur le peuple, quelque soit sa forme. Toute domination ne s’exerce que pour exploiter les asservis.

Le "libéralisme", lui, se contente d’acheter les cerveaux comme n’importe quelle vulgaire autre marchandise. Au début du vingtième siècle, à un journaliste qui lui demandait pourquoi il ne se proposait pas comme candidat aux élections pour diriger le gouvernement, le baron Rothschild répliqua : "Je n’ai pas besoin d’y être, il me suffit de payer les ministres."

Un dicton italien affirme : "La mère des imbéciles est toujours enceinte". Nous constatons que celle des scribes et mandarins de tout acabit, aussi. Et, malheureusement, ils sont la majorité.

Ce phénomène porte les esprits les moins éclairés à jeter le bébé avec l’eau sale. Ils confondent l’engagement authentique, tel qu’il est né historiquement (depuis Lao Ze et Diogène le «cynique»), avec le travestissement qu’en ont fait les dominateurs de tout genre. Le comportement des scribes-mandarins est, dans son essence fondamentale, identique, quelque soit la caste maîtresse.

En Occident, les "grands" Platon et Aristote ont justifié l’esclavagisme comme phénomène "naturel" ; en Orient, l’"illustre" Confucius légitima le servilisme général. Et, partout, on prête aux divinités panthéistes (Inde) et au Dieu monothéiste la responsabilité d’avoir établi les riches et les pauvres, les maîtres et les serviteurs, en promettant aux malheureux sur terre le bonheur suprême au ciel. Et, comme par hasard, ceux qui diffusent cette conception sont les serviteurs patentés des dominateurs. Les scribes-mandarins ne naissent pas pour vivre mais pour avoir une carrière ; ils ne trouvent pas leur jouissance dans la liberté, mais dans la servitude ; leur valeur suprême n’est pas la dignité mais le compte en banque ; leur ambition n’est pas l’honneur mais "les honneurs" accordés par leurs maîtres.

Cette calamité n’est pas spécifique à l’Algérie actuelle ; on la trouve partout et toujours. Durant les périodes historiques de régression des droits humains, cette espèce sociale pullule, comme les microbes dans l’obscurité. Nous traversons ce genre d’époque. Les vents sont contraires aux peuples, favorables à leurs exploiteurs de tout poil.

Alors, que faire ?

D’abord ne pas juger l’humanité au dérisoire critère d’une vie humaine, la nôtre. Il faut s’élever à une vision ample. On s’aperçoit, alors, que l’humanité connaît successivement des phases de flux libératoire et de reflux oppresseur. Cependant, chaque fois, un progrès se réalise, si minime soit-il, grâce aux efforts des meilleurs citoyens, à leurs idées et à leurs luttes. Ne sommes-nous pas passés de l’esclavagisme au féodalisme, puis au capitalisme, ainsi que du colonialisme aux nations indépendantes, même si néo-colonisées ?

Il y eut, également, les courtes périodes de mouvements émancipateurs des travailleurs (pays de révolution socialiste) et des peuples (révolutions anti-coloniales). Malheureusement, ces mouvements, eux aussi, ont subi un reflux : les travailleurs et les peuples se sont retrouvés dominés par une nouvelle classe sociale, étatique. Cependant, un pas en avant a été réalisé. Il reste à poursuivre le chemin, le long, difficile et patient chemin de l’espèce humaine pour sortir de la préhistoire : celle où existe domination d’une minorité sur la majorité.

Quel que soit l’obscurantisme en cours, pour toute personne qui a le sens de la réelle dignité humaine, - d’abord la sienne -, il faut s’efforcer à penser de manière rationnelle, scientifique, équitable, en tenant compte de l’histoire humaine dans sa longue phase, avec ses flux et reflux. Cela implique, durant la phase de reflux, de ne pas perdre de vue que tôt ou tard viendra le temps du flux. Le rôle des honnêtes citoyens est de contribuer à sa venue, selon les capacités personnelles. Admirons ce vieux paysan qui, durant les dernières années de son existence, aimait employer son temps à planter des arbres, en sachant qu’il n’en récoltera pas les fruits : "C’est une belle manière de vivre mon temps. La pensée que d’autres, après moi, en savoureront les fruits est déjà pour moi une agréable récompense !"

Pour les artistes et les intellectuels, planter des arbres consiste à rechercher et affirmer la vérité. Mais celle-ci pose problème : "Si on supprime du même coup les vérités dangereuses à proclamer et les vérités désagréables à entendre, que restera-t-il ? Car enfin, j’ai beau chercher, je n’aperçois pas un troisième groupe. Déclarons-le sans barguigner. Aucune vérité n’est bonne à dire, tel est le vrai sens du texte. Peut-être même n’y a-t-il pas de Vérité. Pilate, qui LA voyait face à Face, n’en était pas sûr."

On comprend donc le danger causé par la pratique de la vérité.

Sur le plan social, elle consiste à distinguer clairement entre ceux qui dominent-exploitent-aliènent, d’une part, et, d’autre part, ceux qui en sont les victimes. Puis agir en faveur de ces derniers, exclusivement. Parce que le respect des droits de chacun dépend de celui de tous. Bien entendu, cette exigence de vérité se paie toujours en carrière brisée, en argent refusé, en "honneurs" niés, et parfois par l’exil, intérieur ou extérieur, la prison et même la vie.

En cette époque actuelle de mondialisation capitaliste triomphante (jusqu’à un certain point), comme durant les sombres périodes subies auparavant par l’humanité, il y a toujours, heureusement, une minorité de personnes pour lesquelles aux "honneurs" est préféré l’honneur ; à l’argent, la dignité ; à la carrière, l’équité.

Le terme "engagé" est désormais vieilli et sali. En réalité, il ne veut rien dire. En effet, n’est-on pas toujours "engagé" d’une manière ou une autre ? Soutenir une caste exploiteuse, la combattre ou y être indifférent, n’est-ce pas, à chaque fois, un choix, donc une forme d’engagement ?… Le "désengagement", lui-même, n’est-il pas un "engagement" ?

Aussi, plutôt que de savoir en faveur de quoi un artiste ou un intellectuel est "engagé", je préfère simplement demander à ce producteur d’idées : écris-tu la vérité, toute la vérité, rien d’autre que la vérité ? Es-tu capable de déceler tes éventuelles erreurs, produites par l’égoïsme de ton super-ego toujours en éveil, puis de les corriger ? Admets-tu que nul n’est infaillible, que le chemin de la connaissance est un processus qui consiste à aller non pas vers plus de vérité, mais vers moins d’erreur ?

De l’interrogé, il n’est pas nécessaire d’obtenir une réponse verbale ; son regard et la couleur de ses joues suffisent. Mieux encore, savoir qui lui fournit les moyens d’existence matérielle est la meilleure réponse. Parfois, cependant, celle-ci est significative.

Quand Albert Camus déclara :"e crois à la justice, mais je défendrai ma mère avant la justice", on comprend, alors, son opposition à la lutte de libération anti-coloniale algérienne. Voici comment on peut écrire l’essai "L’homme révolté" tout en s’opposant à la révolte des colonisés contre le système qui les opprimait, et dont Camus tirait profit. De même, quand un artiste ou un intellectuel soutenait le "Président" Boumediène, le déclarant "progressiste" en ignorant son rôle de dictateur militaire, on pouvait constater qu’en adoptant cette attitude l’artiste ou l’intellectuel trouvait un avantage matériel personnel.

Rappelons un fait significatif. Au temps du Front Populaire en France, quand un journaliste demandait à interviewer le président du Conseil Léon Blum, ce dernier tenait d’abord à savoir de qui ce journaliste recevait son salaire.

Y a-t-il meilleur "salaire" que la dignité personnelle, la vérité et la solidarité avec les victimes de l’iniquité sociale ?

Celui qui voudrait approfondir le problème de l’"engagement" de l’intellectuel et de l’artiste trouvera des réflexions stimulantes dans ces trois ouvrages : Julien Benda, "La trahison des clercs" ; Paul Nizan, "Les chiens de garde" et Serge Halimi, "Les Nouveaux Chiens de garde".

Kadour Naïmi

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