El Watan, un repaire de brigands offshore ?

Le siège du quotidien El Watan encerclé par les gendarmes.
Le siège du quotidien El Watan encerclé par les gendarmes.

En ce matin du 24 juin, nous nous sommes réveillés avec deux nouvelles qui nous assomment. Si nous étions à peu près certains du Brexit, il en est autrement pour l'encerclement policier du nouveau siège d'El Watan. Une descente de police pour un assassinat, des relevés de comptes offshore dissimulés, une cache d'explosifs à but terroriste ou l'importation abusive de Choupa Choups par la rédaction ?

Encercler et bloquer un immeuble où siège un organe de presse, ce n'est plus exactement l'image moderne des dictatures, à l'exception de quelques dinosaures de l'histoire comme la Corée du Nord, la Turquie ou l'Arabie Saoudite. Nous en avions perdu l'habitude. En dehors de ces rares exemples, les nouvelles dictatures pillent avec les outils modernes du offshore, assassinent discrètement, menacent dans l'ombre, fomentent en sous-main des fausses preuves, véhiculent des ragots mais, la descente de police dans le siège d'un journal, cela ne se fait vraiment plus.

Déployer un tel dispositif ne peut s'expliquer que si la suspicion est d'une très grande gravité pour la sécurité de l’État et de la population. Nous sommes en droit de penser que l'affaire est d'une gravité immense. Monsieur Belhouchet était-il un agent dormant des forces occultes voulant intenter à l'intégrité du territoire ? L'urgence était-elle si impérative pour que l'on ne procède pas avec sérénité et discrétion ?

Lorsqu'une descente de police dans les locaux d'un journal est le fait d'une dictature militaire, l'esprit est immédiatement enclin à deviner qui a le bénéfice du bon droit. Les journalistes et la direction d'El Watan sont assez adultes pour se défendre par eux-mêmes si des actes contraires à la loi sont en cause. Et encore, l'interprétation de la loi et de son exécution dans un pays dirigé par une caste militaire, ce n'est pas exactement ce qu'on appelle le droit.

Et de toute façon, quelle que soit la réalité du droit dans cette affaire, fallait-il tout ce dispositif policier ? Les forces de police n'ont-elles rien d'autre à faire, avec les magistrats instructeurs, pour s'amuser à organiser un tel spectacle ?

Je pensais naïvement que la police et la magistrature d'investigation pénale étaient débordées en Algérie. Je pensais qu'ils croulaient sous les dossiers de corruption qui apparaissent chaque jour et font monter un fleuve de corrompus jusqu'à l'inondation. Je pensais qu'il y avait du travail pour un siècle et qu'ils n'avaient plus le temps de jouer à des manœuvres d'un autre temps.

Rien que pour l'investigation auprès des hauts gradés de l'armée et du cercle gouvernemental, il y aurait de quoi mobiliser toutes les forces de police du pays et prévoir un quadruplement des effectifs de recrutement dans les concours d'entrée. Franchement, le travail contre la pègre, la corruption et la violence d’État ne manquent pas en Algérie. Les policiers et les magistrats instructeurs devraient s'y atteler au lieu d'organiser des cirques médiatiques comme celui du blocage d'un organe d'information.

Quels que soient nos griefs, nos accusations et notre mauvaise humeur envers la presse, sa liberté est sacrée et son action sanctuarisé. Même pour les journaux qui nous font froid au dos avec leur soutien indéfectible à la dictature.

Selon les premières bribes d'information, il s'agirait (peut-être) d'un contentieux administratif relevant des autorisation et licences diverses d'occupation des locaux. Si c'est cela, on est impatient de voir ce qu'il en sera pour les vrais responsables d'actes hors-la-loi.

Le jour où M. Chakib Khelil, et tous les autres, feront l'objet d'un mandat judiciaire quelconque, nous nous attendons à la mobilisation de l'armée, le survol d'hélicoptères, le bouclage de la ville et l'instauration de l'état d’urgence. Ou on est cohérent où on ne l'est pas, à chaque chose sa juste mesure.

Ce jour-là, je serai présent au spectacle, au premier rang, j'applaudirai la police, les magistrats, mais... n'exagérons rien, certainement pas les militaires. Je n'attends pas moins que le feu d'artifice pour accompagner le tout car le spectateur est difficile. Il faut dire qu'avec le bouclage d'El Watan, son exigence est mise en appétit. Il en veut toujours plus.

Sid Lakhdar Boumédiene

Enseignant

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