"Le Choc des décolonisations" de Pierre Vermeren

Pierre Vermeren
Pierre Vermeren

Professeur d’histoire contemporaine à l’université Paris-I-Panthéon-Sorbonne, Pierre Vermeren s’est livre dans "Le Choc des décolonisation, de la guerre d’Algérie aux printemps arabes" à une analyse pointue des lendemains des décolonisations.

L’auteur traite dans ce livre des pays anciennement colonisés par la France. Réparti en des chapitres courts et précis, ce livre a le mérite de mettre en perspective la violence intrinsèque des pouvoirs militaires. Rien n’est laissé à l’oubli : toutes les pratiques et méthode (la manipulation, la répression, l’élimination physique, le noyautage, etc sont décrites. Pas seulement, Pierre Vermeren rappelle aussi combien les rapports entre l’ancien colonisateur, la France, et de nombreux pouvoirs sont très étroits. "Selon la formule d’un responsable des services de renseignement français des années 1980, la politique arabe de la France, "c’est la France qui décide, l’Arabie saoudite qui finance et le Maroc qui exécute". L’auteur rappelle que le Maroc a servi de plate-forme d’interventions françaises en Afrique. "C’est surtout durant les années 1970 que le Maroc est suivi de très près par l’ami du roi, Alexandre de Marenches, le patron du service documentation extérieur et de contre-espionnage, le SDECE, les services extérieurs français (1945-1982). Le Maroc soutenu par la France et les Etats-Unis, devient une base de soutien logistique pour les interventions en Afrique qui s’étoffe au fil des ans, d’autant que Hassan II et Omar Bongo entretiennent d’excellentes relations. En retour, la France est l’alliée du Maroc au Sahara ex-espagnol, occupé par le Maroc en 1975".

Pierre Vermeren observe qu’il y a des liens très forts entre les élites françaises et africaines portées par la corruption. Aussi, la France n’a rien vu venir pendant les révoltes de 2011. Pas plus d’ailleurs au Burkina Faso avec la chute de Compaoré, autre grand ami de la France. L’une des meilleures illustrations est la réaction des autorités françaises face à la révolution tunisienne. En effet, en dépit des pratiques autoritaires (tortures, emprisonnement d’opposants, etc) de son dictateur, Ben Ali, la Tunisie a toujours été présenté par la France comme étant un pays stable, sûr et démocratique. Pendant la répression des manifestations en hiver 2011, la ministre des Affaires étrangères, Michèle Alliot-Marie, a même proposé de faire parvenir du matériel de maintien de l’ordre au dictateur tunisien. "Passée la stupeur, "la patrie des droits de l’homme" se met à soutenir les révolutions en cours", écrit Pierre Vermeren.

En clair, la France ne se remet pas d'avoir perdu l’Empire colonial ! Elle l’a fait revivre avec d’autres moyens. Subtiles mais efficaces. En soutenant les potentats, voire en les maintenant au pouvoir au prix d'interventions militaires.

L’historien explore toutes les facettes et ficelles mises en place par les gouvernements qui ont pris le pouvoir aux lendemains des indépendances. "A l’exception de la Tunisie, du Sénégal et du Liban, le gouvernement devient partout affaire des militaires, donnant une touche particulière au culte de la personnalité, qui est aussi révérence au chef militaire. D’anciens sous-officiers de l’armée française se retrouvent à la tête des Etats (Algérie, Centrafrique, Burkina Faso…) et les armées deviennent la colonne vertébrale de nombreux Etats."

Dans plusieurs chapitres, l’historien revient sur la répression des intellectuels et des opposants. Il décortique les méthodes employées par ces pays pour neutraliser leurs opposants et intellectuels. "La tentation de la révolte anime la plupart des intellectuels, choqués par le négationnisme, l’autoritarisme et le népotisme corrompu de pouvoirs qui prétendent servir les intérêts du peuple. Mais face à la brutalité et aux menaces comment se dresser ?", s’interroge l’auteur.

A relire les noms des nombreuses victimes des dictateurs qui ont les faveurs de l’Elysée et bonne presse en France, on se rend compte de la proximité incestueuse qu’ils entretiennent avec un cynisme décoiffant. Au Maroc, Abraham Serfaty a passé 17 ans en prison, l’agronome Paul Pascon disparaît, Ben Barka assassiné à Paris. En Tunisie, Bourguiba a régné en despote éclairé. Une de ses victimes ? Salah Ben Youssef, un opposant condamné à mort puis assassiné en Allemagne. En Algérie, la liste des liquidations politiques est longues : Mohamed Khider, Krim Belkacem, Chaabani, Khemisti, André Mecili et Mohamed Boudiaf assassinés, de nombreux opposants sont poussés à l’exil.

L’impunité comme marque de fabrique des systèmes autoritaires en lien et de connivence avec leur ancien colonisateur traverse de bout en bout ce livre. Aussi, à bien comprendre "Le Choc des décolonisations" nourrir l’espoir que "ce pays des droits de l’homme" renonce à ses intérêts économiques et politiques pour défendre les aspirations des peuples est peu probable. On l'aura compris, dans les rapports franco-africains, il n'y a aucune culpabilité, mais du machiavélisme à en revendre. Pierre Vermeren nous donne à lire ici un ouvrage très intéressant et éclairant sur les décolonisations, leurs sous-produits et le rôle de la France dans le continent noir.

Kassia G.-A.

"Le Choc des décolonisation, de la guerre d’Algérie aux printemps arabes", de Pierre Vermeren, paru chez Odile Jacob, France.


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Commentaires (1) | Réagir ?

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klouzazna klouzazna

Le choc des décolonisations se résume aux exploits désastreux de Fockart-Denar.