Les origines du calendrier amazigh

Ammar Negadi a réalisé un énorme travail pour la conception du calendrier amazigh
Ammar Negadi a réalisé un énorme travail pour la conception du calendrier amazigh

Dans quelques jours, nous allons fêter le jour de l’an amazigh : Yennar (Yennayer) 2966. Une fête commune à toute l’Afrique du nord, célébrée chaque année avec la même ferveur, aussi bien dans les régions berbérophones qu’arabophones.

Les rites qui accompagnent le nouvel an berbère, peuvent être ramenés, d’après Jean Servier, à quatre idées principales : écarter la famine, présager de l'année à venir, consacrer le changement de cycle et accueillir sur terre les forces invisibles.

D’après le même auteur, les Berbères avaient leur propre calendrier : "Il rythme la vie de la terre par les variations de la végétation. Le temps entre deux saisons est compté en révolutions de la lune, un cycle complet ou une grande saison est la période qui va d'un solstice à l'autre". En Kabylie, ces périodes sont appelées "Tibburin ussegwass" : les portes de l’année [1].
Ce calendrier primitif, rythmait la vie agraire chez les Berbères et débutait avec les labours. Dans le pays chaoui, l’automne est appelée "Tamanzuth" : la Première [saison].

Ce calendrier sera abandonné peu à peu au profit du calendrier julien, qui offrait un cadre plus commode dans lequel s’inscrivaient les grandes étapes du cycle annuel de la végétation. Ce calendrier a conservé, déformé par les parlers locaux, les noms latins des mois, Yennayer (ou Yennar , ennaïr etc.) correspond au mois d’Ianiarius (janvier), Yebrir à Aprilis (avril), ctember à september (septembre) ou jamber à December (décembre) [2].

D’où vient la fête de Yennayer ?

Yannayer et le "Ianiarius" romain, mois dédié au dieu Janus, divinité des seuils, il symbolise le renouveau. Cette fête du Nouvel An romain est également appelée "calendes de Janvier".

Il existe plusieurs sources anciennes qui attestent que les "calendes de Janvier" étaient célébrées jadis en Afrique du nord. Le premier qui évoque le sujet fut Tertullien (env. 150 – env. 230). Ce rigoureux Père de l’Eglise, de souche berbère, s’indigna contre les réjouissances qui eurent lieu chaque année à Carthage pour célébrer les calendes de Janvier, la plupart des chrétiens écrit-il, "se sont persuadé qu'il était pardonnable d'agir comme les païens (...) Etait-ce en célébrant les saturnales et les kalendes de janvier qu'il [l’Apôtre] plaisait aux hommes? (…) [Il] est interdit de suivre les superstitions païennes…". Un siècle et demi plus tard c’est Saint Augustin d’Hippone (354-430) qui fustigera le Ianiarius dans son célèbre "De Civitate Dei contra paganos" (La Cité de Dieu contre les païens).

Enfin, une fresque murale retrouvée sur le site de l’antique Thysdrus (El Jem, Tunisie) et datée entre 222 et 235, représente, dans la salle 6, les quatre saisons et les mois. La figure symbolisant Ianiarius représente deux hommes se donnant l’accolade, embrassades pratiquées à l’occasion du Nouvel An .A l’arrière-plan on distingue "une galette, le reste étant des fruits" [3]. La consommation de fruits, frais si possible, constitue une marque des repas du Nouvel An latin. Ce qui prouve, que les calendes de Janvier étaient pratiquées en Afrique du nord à cette époque, comme dans tout le pourtour méditerranéen.

L’adoption des paysans berbères du calendrier julien

La première trace formelle de la transmission du calendrier julien latin chez les lettrés arabophones musulmans se rencontre dans le célèbre Calendrier de Cordoue [4]. Cet ouvrage est composé en 961 par Recemundo, évêque chrétien d’Elvira également connu sous le nom arabe de Rabî ibn Zayd, conseiller et diplomate à la cour des califes de Cordoue. Ce calendrier composé en arabe (traduit en latin au XIIème siècle) reprend la division romaine du temps (calendrier julien), à laquelle vient s’ajouter un traité arabe de météorologie populaire. Le Calendrier de Cordoue indique pour chaque mois les différentes fêtes chrétiennes, les grands aspects météorologiques du mois, les principaux événements agricoles qui le rythment ainsi que l’alignement des constellations astrales.

Cet ouvrage va avoir une grande influence sur les savants musulmans d’Andalousie. En effet, ces derniers reconnaissent que le calendrier solaire julien permet de suivre les saisons (déterminées par le mouvement de la Terre autour du soleil) contrairement au calendrier lunaire musulman. Abû Zakariyâ ibn al-Awwâm avec son célèbre traité d’agriculture "Kitâb al Filaha" rédigé en 1175, va reprendre la plupart des descriptions du calendrier de Cordoue. Le traité se base sur le calendrier julien pour décrire le déroulé de l’ensemble des activités agricoles de l’année, le faisant correspondre en permanence avec les calendriers syrien, persan et hébreu. C’est de cet ouvrage encyclopédique andalou que sont entrés dans le vocabulaire nord-africain des termes tels que lyali ou smayem (mots syriaques qu’on aurait tort de considérer comme arabe) [5].

A partir du XIIIème siècle des lettrés berbères a travers des traités d’astronomie vont introduire le calendrier julien en Afrique du nord. Abu Miqra al Battawi, originaire du Rif (Maroc actuel), est l’auteur d’un ouvrage sur l’astronomie contenant notamment un poème didactique sur le calendrier. Al Akhdari (1512-1585), un Chaoui natif de Biskra, rédige un traité entièrement consacré aux calendriers, là encore sous forme de poème didactique. Cet ouvrage servira de référence à tous les savants nord-africains. [6]

Au XVIIe siècle, un autre scientifique berbère, en la personne d’Assusi (mort en 1679) compose un traité Nazm al Mumti fi Sharh al-Muqni qui permet notamment de "déterminer quel jour tombe le 1er janvier d’une année quelconque" [7].

Le calendrier julien (comme la fête de Yennayer qui l’accompagne) a été largement diffusé en Afrique du nord grâce à ses ouvrages d’astronomie populaire et d’astrologie, puis par les Tolba au sein des masses rurales. Ces traditions astronomiques savantes vont être simplifiées et diffusées dans toute l’Afrique du nord par la mémoire populaire sous forme de dictons et d’aphorismes. [8]

D’où vient le chiffre 2966 ?

Si le calendrier amazigh paraît plus ancien que le calendrier grégorien, sa création n’en est pas moins récente. Elle remonte à l’année 1980 et on la doit au grand militant chaoui Ammar Negadi.
La création d’une "ère berbère" était un désire qui a toujours caressé l’esprit des premiers militants berbéristes nord-africains. Une telle innovation constituerait un acte d’affirmation d’une Nation amazighe, dont l’Histoire est niée par les gouvernements postcoloniaux nord-africains.

À l’image de l’ère chrétienne qui commence à partir de la naissance du Christ, et le calendrier musulman (de l’hégire) qui a pour point de départ l’exil du prophète de la Mecque vers l’oasis de Médine, il fallait au concepteur du calendrier amazigh trouver un évènement marquant dans l’histoire du peuple amazigh, un fait historique incontestable pour en faire le point zéro du calendrier. Le choix de Ammar Negadi s’est porté tout naturellement sur l’an 950 avant Jésus-Christ.

Cette date correspond à la l’installation du roi berbère Chachnaq 1er (orthographié également Chichnaq, Chichneq, Sheshonq …) sur le trône de l’Egypte et la fondation de la XXIIème dynastie qui régna sur l’Égypte jusqu’à l’an 715 av. J-C. Ce roi berbère avait réussi à unifier l’Egypte pour ensuite envahir la Palestine. On dit de lui qu’il s’empara des trésors du temple de Salomon à Jérusalem. Cette date est mentionnée dans la Bible et constitue par-là-même, la première date de l’histoire berbère sur un support écrit.

Après avoir trouvé la date/repère de l’ère berbère, Ammar Negadi s’attaqua à la conception du calendrier qu’il publiera en 1980 par son association Tediut n Aghrif Amazigh (Union du Peuple Amazigh –UPA-). Il dira à ce propos : "Le calendrier, très simple et très modeste, à la mesure de nos moyens à ce moment-là, se présentait de la façon suivante : il était à la fois manuscrit et dactylographié, au format 30 x 42 cm, en son centre, sur les ¾ du haut il représentait un Tergui prêt à dégainer son glaive, l’écriture et le dessin étaient en bleu indigo" [9].

Jugurtha Hanachi

Note :

[1] Jean Servier, "Les Portes de l’année : Rites et symboles, l’Algérie dans la tradition"
[2] Jugurtha Hanachi, "Aux origine de la célébration de Yennayer", Le matin Dz .
[3] Foucher Louis. "Le calendrier de Thysdrus", Antiquités africaines, t.36, Paris, CNRS Editions, 2000, pp. 63-108.
[4] Annotations Pellat Charles, Le Calendrier de Cordoue, Leiden, Brill, 1961.
[5] Yidir Plantade, Yennayer en Afrique du nord : histoire d’un mot, Tamazgha.fr.
[6] Ibid.
[7] "Rapport du commandant Ganen", Paris, Revue du monde musulman, 1909, p. 516.
[8] "Les Portes de l’année : Rites et symboles, l’Algérie dans la tradition méditerranéenne", Jean Servier (1962).
[9] "S H E S H N A Q et le calendrier Amazigh" Ammar Negadi, aureschaouia.free.fr.

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Commentaires (3) | Réagir ?

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AZIZ AMMAR OUAYACHE

D'après l'article on a l'impression que les Amazighs n'ont fait que copier le calendrier julien. Or le calendrier julien lui-même n'est qu'une correction d'un calendrier romain plus ancien. conçu pour l'agriculture, il est impossible qu'il soit inventé de toute pièce par un seul homme et même par une génération. Il fallait des observations continues sur plusieurs générations et des correcxtions successives. a mon sens le calendrier julienn'est qu'un aboutissement d'une série de tentatives s'étalant peut-être sur des siècles. Quand au calendrier amazigh il devait exister bien avant le calendrier julien, puisqu'il donne avec précision les indications nécessaires pour l'agriculture pour l'Afrique du nord, dont le climat est quand même sensiblement différent du Sud de l'Europe. Ce qui atteste d'un calendrier purement amazigh à mon avis c'est la dénomination des périodes (parfois des décades) : "iquranen, isemmaden, izegzawen, etc. Ce qui paraît vraisemblable, c'est que le calendrier berbère soit ajusté au calendrier julien avec le contact avec les Romains en même temps que l'ancien calendrier romain. D'ailleurs il doit y avoir des échanges de ce genre au fil de l'histoire tout autour de la Méditerranée, et c'est pas toujours les Berbères qui empruntent. Beaucoup de travail reste à faire sur l'histoire des Amazighs.

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mhand said

une chose est sure : notre berberite, nos coutumes ancestrales, notre langue amazigh et notre séculaire origine, personne ne peut nous les enlever, ni les effacer: que ce soit les romains, les assyriens, les hébreux, ou les arabes ou les tlemceniens de pacotille (ceux de nos jours) . donc, ils (ces illumines), peuvent dire et inventer tout ce qu ils veulent, mais rien n y change, les faits sont la: deux milles ans de colonialisme n ont rien pu altérer, ni changer. et nous demeurons toujours vivants et debout.

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