Meziane Rachid, un vecteur du patrimoine culturel immatériel amazigh

Meziane Rachid, l'immense chanteur, compositeur et archiviste.
Meziane Rachid, l'immense chanteur, compositeur et archiviste.

Nous reproduisons ici la conférence donnée par Rachid Oulebsir à la Maison de la culture Mouloud Mammeri à Tizi-Ouzou, le 12 décembre 2015.

Introduction

J’ai connu Meziane Rachid vers 1970. J’étais lycéen à Alger et j’avais besoin de lunettes. Le hasard m’avait conduit vers cette petite échoppe «Optic 2000», rue d’Isly, tenue par un opticien d’allure artistique soigneusement négligée ! Il me scrutait sans donner l’air de me voir, il ne semblait pas m’accorder son attention alors qu’il m’écoutait assidument. Il avait la posture intellectuelle qui impressionnait son vis-à-vis ! Il prit quelques renseignements sur mes origines et ce que je faisais à Alger. «Reviens l’après-midi me dit-il» ! En fin d’après-midi l’homme me parla beaucoup de la vallée de la Soummam et de Tazmalt, mon village natal, comme si c’était le sien, il me cita des noms de personnages célèbres, des artistes de chez moi que je ne connaissais pas (Mohand Said Amlikech, le prince des poètes ami de Si Mohand Ou Mhand, Adada ou Lefsih la poétesse du Djurdjura, et Larbi Oulebsir mon oncle journaliste à la dépêche de Constantine dans les années 30 ! )

Après cette leçon qui me donna la honte de ma vie, il me remit les lunettes m’ajoutant : "Pour les lycéens dégourdis comme toi ce sera gratuit"

Voilà donc Meziane Rachid dans sa véritable nature, un esprit encyclopédique soucieux des hommes et femmes célèbres de son terroir, un être généreux qui faisait tout avec art et finesse. L’homme sous un manteau de timidité cachait des valeurs universelles que j’avais réussies dans sa fréquentation à déceler et à adopter. J’avais osé un jour lui parler de poésie et de musique, moi qui taquinais quelque peu la muse poétique. Je lui remettais des poèmes qu’il fourrait dans ses poches me laissant dans ma frustration «va-il les lire ?» me disais-je ! Et Rachid les lisait et fustigeait la légèreté de mon écriture, me poussant à me dépasser et me ressourcer dans mon terroir paysan.

1. De la décolonisation culturelle

Rachid Meziane est le premier à me conseiller de ne pas me comparer aux Français ou aux arabes mais par priorité à mes parents kabyles, mes grands-parents et mes ancêtres amazighs ! «C’est vertical, la comparaison doit être verticale !». Il était parmi les rares militants discrets dans les années 70 à s’interroger sur le fond et non uniquement sur la forme : «Est-ce que nous méritons d’être les enfants des géants que furent nos ancêtres amazighs ? Que faire pour garantir la continuité de notre culture et nous délivrer de l’aliénation coloniale ?» . Cette problématique de la continuité identitaire et de l’aliénation culturelle qu’il posait à la suite des devanciers tels Boulifa, Bensedira, Lechani, Rahmani Slimane, Fadhma At mansour, Taos Amrouche, Mouloud At Maamar, cette position intellectuelle de Meziane Rachid était révolutionnaire pour moi, jeune étudiant révolté, qui avait pour souci de lutter contre l’aliénation culturelle coloniale qui faisait de l’algérien un sous homme, un colonisé à vie !

Avec Kateb Yacine, Rachid Meziane était un des guides de la jeunesse des années 70, un visionnaire pour son époque. Sa conduite quotidienne et sa vie artistique mal connues des générations actuelles sont des exemples éthiques et intellectuels à suivre au même titre que celles de Mouloud Mammeri et autres Kateb Yacine.

Durant ma période universitaire, j’ai assidûment fréquenté le quartier de la radio chaine II (rue Hoche), fréquenté par les artistes de renom, chanteurs, poètes dramaturges et guides spirituels et intellectuels tel le parolier chaabi Mahboub Bati et le poète Meziane Rachid.

J’ai tôt compris que de tels hommes et femmes n’étaient pas de simples artistes à l’allure ostensiblement négligée mais des missionnaires de la sauvegarde de notre âme, notre identité, notre patrimoine.

Concernant Meziane Rachid, après notre première rencontre miraculeuse, je n’ai cessé de le croiser et de rechercher sa compagnie. Il était chevillé à l’art et mobilisé pour la sauvegarde de la langue kabyle avec sa richesse, sa diversité, les repères et les valeurs qu’elle véhicule. Son souci était de transmettre aux jeunes générations sur des supports modernes tous ces trésors qu’ont conservés et protégés nos parents et nos ancêtres, faire en sorte que la langue demeure vivace, féconde et porteuse de notre spécificité comme par les temps anciens.

Rachid Meziane épousa un jour ma cousine Rachida ici présente ! Ce statut de beau frère, créa encore un peu plus de proximité entre nous ! De ce fait, je le rencontrai plus souvent dans les événements familiaux (fêtes ou décès). Un jour, il me remit un carnet où il avait gribouillé des dizaines de poèmes en kabyle pour que je les traduise en bon français. Je m’acquittai illico de cette mission sans savoir ce qu’il était advenu de ces textes d’une teneur et d’une richesse universelle. A la lecture de mes traductions, il me dit : «Un jour toi tu seras écrivain, un vrai romancier»

Voilà le jour arrivé L’écrivain Rachid Oulebsir qui rend hommage à l’artiste visionnaire émérite Rachid Meziane. Un être fait par l’art et pour l’art. Il consacra sa vie pour les autres sans jamais rien demander en retour. Il était de ceux dont le destin était de porter sur les épaules les travaux d’intérêt général, les missions difficiles au profit de la collectivité, les défis insurmontables en silence sans tapage, sans bruit.

2. Loin d’Azeffoun

Rachid est issu d’une famille d’artisans originaires d’Azeffoun, qui s’installa à la Casbah dans les années 20, Azeffoun, ce village qui donna d’illustres hommes et femmes de culture : il savait qu’appartenir à Azeffoun se payer en sueur «Culturelle». «Je suis très petit devant ces géants que la région a donné à l’algérianité et à l’identité amazighe profonde» aimait-il répéter pour ses fans quelque peu idolâtres il naquit à la casbah d’Alger le 27 février 1944 pour grandir dans un environnement animé par la chanson chaabi, la culture féminine du conte de la légende, des récits, et de la création du chant, des chorales des mariages, des rituels festifs du calendrier amazigh tels Yennayer, Tafsut, et des fêtes religieuse comme le Mouloud les Aïds, l’achoura … Il évolua dans ce terreau de poésie et d’imaginaire berbère intact non encore souillé par la modernité coloniale et où les femmes étaient les vigilantes gardiennes de la sauvegarde et de la transmission.

Sa grand-mère gardienne de la mémoire familiale des repères et des valeurs kabyles du terroir de la Kabylie maritime, créa autour de lui un microcosme de culture vernaculaire sans pareil qui se prolongeait dans les ruelles de la Casbah animé par les artisans, les troubadours et les saltimbanques populaires. Son enfance et son adolescence furent immergées dans les contes, les récits épiques, les légendes la poésie féminine et sa sensibilité particulière, les tournures idiomatiques les plus exotiques dont seules les grand-mères dépositaires des mémoires collectives avaient le secret du sens.

L’imaginaire du jeune Rachid fut forgé à cette école de l’oralité chargée de trésors culturels que nous avons perdus. Il passera sa vie et dépensera toutes ses énergies pour la protection, le partage et la transmission de ces trésors trop lourds pour ses frêles épaules. Le connaissant un peu sur le tard, je témoigne qu’il portait en lui des pans très significatifs du patrimoine culturel immatériel aux dimensions magiques.

Sa grand-mère vécut un siècle (1865-1964) Rachid eut le bonheur de la côtoyer durant près de 20 ans, durée temporelle où elle était libre, déchargée des tâches domestiques pour lui communiquer toute sa culture immense. Il hérita de cette femme exceptionnelle toute l’intelligence instinctive qui le caractérise.

3. La radio pour sauver la Kabylité

  • En 1956, à 13 ans il entra à la radio sous la tutelle bienveillante de Meziane Nouredine (Cheikh Nouredine). C’est là qu’il prit vraisemblablement le nom d’artiste de Meziane Rachid. En ce temps-là l’artiste était mal vu par la société kabyle pudibonde et encore incrustée dans la priorité des activités utiles créatrices de pain. L’art et notamment la chanson était considérée comme une perte de temps donc contre-productive. Meziane Rachid s’appelait dans l’état civil Yala M’hamed.
  • Durant cette première période d’apprentissage il se constitua une solide réputation de curieux fouineur et se constitua un viatique et un trésor d’archives culturelles sonores et écrites. Sa boulimie pour la conservation et la sauvegarde ira en grandissant.
  • En 1959, il fit son premier voyage à Paris, le cœur artistique du monde.

Il ira rejoindre Radio Paris (AKA : antenne kabyle et arabe où passait la pléiade de musiciens et de chanteurs algériens en majorité kabyles ( Lhasnaoui, Allaoua Zerrouki, Slimane Azem, Oultache Areski, Khedidja, Bahia Farah, Abdelkader Fathi, Amar lwartilani, Hnifa…) parallèlement à son travail de radio, il prenait des cours de théâtre. La fréquentation d’Iguerbouchen et de Missoum Amraoui, le célèbre musicien qui composa les symphonies d’Allaoua Zerrouki, entre autres, lui apporta un enrichissement et le réconforta dans la certitude que la musique était universelle et qu’elle n’était pas l’apanage des artistes égyptiens tels Abdelwahab, ou Farid el Atrache qui étaient les vedettes de l’époque.

  • De retour au pays, en 1962 après l’indépendance, il collabora avec Cherif Kheddam dans une émission de formation de jeunes chanteurs «Ichenayen n uzekka» et perfectionna sa culture musicale et littéraire orale dans l’entourage des poètes célèbres tels Hsissen, Ahcène Mezani et autres … il s’investira peu après et profondément dans le théâtre radiophonique avec notamment Lachrouf Idir, Nouara, Mhenni et autres Zamoum
  • Il repartira peu de temps après en Exil, pour travailler à Radio Paris comme conseiller technique et directeur artistique de nombreuses émissions. Il suivra parallèlement une formation d’Opticien.
  • En 1968, il rentre au pays pour exercer son nouveau métier d’opticien tout en collaborant à la radio où il animera l’émission «Svah Lkhir» avec Ben Mohamed
  • En 1969, il composa pour le regretté Samy Ldjazaïri la chanson «Fadhma n Soumer» en hommage à cette figure historique de la résistance anti coloniale et poétesse porteuse des valeurs de la montagne kabyle. Mais aussi en hommage à sa grand-mère, sa véritable école, qui s’appelait Fadhma ! Cette chanson engagée qui parle d’Imazighen et de la révolution ne plaisait pas au crooner Samy Ldjazaïri qui aimait la chanson d’amour et le poème sentimental. Ceci poussa vraisemblablement Rachid Meziane à se lancer dans le chant. Le succès retentissant de cette chanson donna le signal de l’entrée de la chanson dans le champ identitaire et la revendication politique. Cette chanson, rappel intelligent de l’histoire des amazighs en Afrique du nord, fut utilisée comme un leitmotiv. Elle sera le catalyseur du déclenchement du courant de la chanson engagée identitaire qui bouillonnait à l’état potentiel. Fort de cet esprit et du succès de Fadhma N Soumer, il abandonnera son métier d’opticien pour se consacrer exclusivement à la production radiophonique. Il animera de nombreuses émissions culturelles devenues des repères cultes par la suite.
  • Il prendra du volume artistique et une réputation qui prendra une assise définitive dans la poésie et le texte chanté ! Il lancera de nombreuses vedettes locales comme Samy ldjazairi, Nourredine Chennoud, Nouara, Kaci Abejaoui, Karima, Zohra, Chavha, Dhrifa, Ouardia Aissaoui, Nadia Baroud, Medjahed Hamid, Belkheir Mohand Akli …et beaucoup d’autres. Il composera également la chanson «Ssendou» pour Idir qui deviendra une vedette planétaire
  • En 1972, fort de cette dynamique donnée par la chanson Fadhma N Soumer, il réunira une dizaine de chanteurs dans une œuvre engagée avec des sublimes musiques et des textes portant l’emprunte identitaire et contestataire . Ce sera le fameux 33 tours Tachemlit qui regroupa Idir, Sid Ali Naït Kaci, Medjahed hamid, Ferhat Imazighen imoula, Meziane Rachid, Issoulas, Igoudar, Nait Issaad… ce groupe sera dénommé par Kateb Yacine «Les maquisards de la chanson». Le disque sera une véritable œuvre littéraire, les textes seront introduits et préfacés par Kateb Yacine
  • En 1975, dans l’espoir de sauvegarder le chant kabyle et en transmettre les fondements aux jeunes générations, il fonde une maison d’Edition de disques qui avalera ses énergies et ses économies. Il produira une dizaine de jeunes chanteurs avant de connaitre de sérieux des déboires de distribution ! Il fréquente un cercle d’artistes politisés, hommes et femmes engagés dans des causes planétaires ( Kateb Yacine et Zoubida Chergui son épouse, Mohammed Issiakhem, Mohamed Fellag, Azzedine Medjoubi, …) groupe avec lequel il cultivait le jardin secret de la question amazighe. Une répression qui ne dit pas son nom s’abattit sur ce producteur qui touchait aux lignes rouges du régime politique, qui osait bousculer les idées définitivement établies et qui ravivait la question amazighe de manière pratique à retentissement public. Il sera mis officiellement fin à toutes ses fonctions à la radio en 1982.

Ce fut alors la traversée du désert marquée par l’ingratitude et l’oubli de ceux qu’il porta au pinacle !

  • Après l’ouverture d’octobre 1988, il reprit en 1989 la production radiophonique avec une émission retentissante «Agherval» (le tamis) où il tentera d’établir des bretelles, des ponts entre l’authenticité de la culture amazighe locale et la culture universelle
  • 1990, il investit la télévision avec des productions de jeux éducatifs mais aussi des documentaires sauvegardant les portraits des grands artistes comme El Hasnaoui, Slimane Azem, Youcef Abdjaoui, Samy Ldjazaïri, Farid Ali
  • Il nous quitta le 9 octobre 2015 après une longue maladie laissant derrière lui une leçon d’engagement, un parcours de combat et surtout une méthode qui nous inspire et constitue un guide pour tout homme qui se respecte et qui défend son appartenance et ses racines.

4. Meziane Rachid Vecteur du patrimoine culturel immatériel amazigh

Parmi les techniques et les outils de sauvegarde de la langue amazighe, notamment le parler kabyle ! Meziane Rachid a développé :

  • La poésie et le texte chanté
  • Le théâtre radiophonique
  • L’émission culturelle d’échanges et de dialogues entre générations
  • L’émission de jeu linguistique interactif

Il réunit les conditions de sauvegarde (enregistrements, films, ) et de la langue kabyle principal vecteur de transmission du Patrimoine culturel immatériel sur les supports sonores et les ondes radiophoniques, créant le courant de la chanson engagée identitaire à laquelle il donna une impulsion irréversible (chanson Fadhma N Soumer en 1969, Disque Tachemilt en 1972 préfacé par Kateb Yacine,) textes renvoyant au patrimoine et à l’identité (Ssendou pour Idir ) et d’autres pour de nombreux chanteurs…

Ces pratiques d’identification du patrimoine, de sa conservation, de sa protection et de sa sauvegarde, Meziane Rachid les appliquera pour compléter l’arsenal de pratiques mis en branle par ses devanciers apôtres de la cause berbère : Amar Ou said Boulifa, Bensedira, Mohand Saïd Lechani, Slimane Rahmani, Fadhma At Mansour, Taos Amrouche, Mouloud Mammeri, et de nombreux autres qui optèrent dès le début du vingtième siècle pour l’écriture de la culture orale et l’établissement d’une grammaire pour la langue Kabyle (Boulifa 1897, Bensedira 1900, Rahmani 1922, …) Ces pratiques seront reprises par l’UNESCO un siècle après ( 1997 et 2003 )

A la suite de ces géants Meziane Rachid, a innové avec les outillages modernes de son époque, mais avec le même souci et la même philosophie pour garder Taqvaylit vivace et transmettre ses valeurs et ses repères.

Il avait bien saisi le mouvement de l’histoire et les mutations inévitables qui frappaient la culture berbère en général et Taqvaylit, langue et culture en particulier éloignées de leur matrice socioéconomique et de son milieu créateur. Il fallait sauver tout ce qui pouvait l’être, Chaque mot valait son pesant de Baroud comme disait Kateb Yacine.

Rechercher, Identifier, répertorier, conserver, protéger, raviver et mettre en valeur, nourrir, revitaliser et transmettre voilà les étapes de la pratique de sauvegarde du patrimoine culturel immatériel avec ses 5 dimensions définies par la convention de l’Unesco de 2003 :

a. Les traditions et expressions orales, y compris la langue comme vecteur du patrimoine culturel immatériel ;

b. Les arts du spectacle ;

c. Les pratiques sociales, rituels et événements festifs ;

d. Les connaissances et pratiques concernant la nature et l’univers ;

e. Les savoir-faire liés à l’artisanat traditionnel

5. Les conséquences des mutations du Patrimoine : l’exemple de la chanson

Le patrimoine culturel immatériel est par nature vivace. Il est reproduit au quotidien par l’activité naturelle des citoyens.

Si on prend pour exemple la chanson qui a toujours constitué le dernier refuge de ce patrimoine, on s’aperçoit que :

  • La femme chante ne berçant son enfant
  • La femme chante en cueillant les olives
  • La femme chante en battant le lait pour faire du beurre
  • La femme chante en cardant la laine
  • La femme chante en tissant le burnous
  • L’homme chante en moissonnant
  • L’homme chant en gardant le troupeau,
  • l’homme chante en coupant du bois

Toutes ces pratiques économiques et sociales accompagnent la création culturelle disparaissent les unes après les autres. L’urbanisation accélérée, l’exode rural, l’émigration, le changement de pratiques économiques, la modernisation de l’outil de production ont emporté les paysans créateurs de culture vers les villes en les coupant de leur matrice socio-économique génératrice de culture.

Il fallait donc capter ces essaims et récupérer leur miel s’en nourrir et le fructifier par transmission. C’est cette voie qu’a choisi Meziane Rachid grâce à l’outillage culturel hérité de sa grand-mère et à l’environnement artistique de la Casbah d’Alger dans lequel il a grandi, il avait cette dimension innée de la sauvegarde du trésor hérité des ancêtres. Il avait vite compris l’urgence de la tache et la nature de la menace : il fallait organiser un processus de sauvegarde de la culture berbère menacée de tarissement et d’extinction (Enngar en kabyle ). Il fallait empêcher ses ressorts de rouiller et ses principaux moteurs de gripper et de s’arrêter de tourner.

C’était un pari difficile, d’autant que cette culture est coupée de son milieu créatif d’origine, sa matrice, son terreau, la montagne et la campagne, le village et le champ (Lexla)

Comment redonner du souffle à cette culture dans un milieu citadin ? A La Casbah Rachid avait autour de lui l’école des chanteurs du chaâbi, les artisans à même la rue, mais surtout, le vivier féminin qui n’était pas encore souillé par la culture moderniste coloniale. Les femmes étaient restées relativement à l’écart du contact avec la colonisation. C’est auprès de la gent féminine que Rachid Meziane apprit ses premières poésies, les premiers chants d’amour, les premières mélodies langoureuses des femmes captives des seuils des maisons.

Rachid avait compris que l’art et la culture devait subir les transformations imposées par les changements économiques. La sortie du terroir natif et la conquête du milieu citadin étaient accompagnées de mutations irréversibles parfois fécondes mais souvent contreproductives : L’exemple de la chanson est probant, il offre une bonne lecture de ce mouvement de dénaturation et de recomposition de la culture

1. Au plan spatial, la chanson est sortie du monde intime familiale, voire secret vers l’espace public, la rue et les ondes.

2. Sur le plan temporel, la chanson qui avait ses rythmes et ses temps est sortie de l’épisodique, du temporaire pour aller au permanent. On chantait autrefois à des moments précis (sommeil, récolte, travaux éreintants, randonnées, pâturages, …). Avec la sortie sur l’espace public la chanson a acquis un caractère de permanence, libérée du souci d’accompagnement de l’acte économique. On chante tout le temps sans lien avec une autre activité. La chanson s’est libérée de la restriction. Elle est devenue un acte pour soi et par soi. De nombreuses personnes en feront leur gagne-pain.

3. Sur le plan créatif, l’artiste n’a plus d’autres activités, il n’est plus limité par la fidélité au groupe et l’obligation de travailler mais il n’a que la chanson pour gagner sa vie : c’est la naissance de la professionnalisation (il faut dire que ce mouvement durera longtemps et de nombreux artistes ne purent vivre de leur art mais demeuraient contraints d’exercer d’autres métiers pour survivre.

4. Sur le plan des moyens et de l’outillage la chanson qui n’avait que la

voix humaine pour se diffuser dans un milieu restreint- la maison, le champ ou la colline- cette chanson a acquis les moyens techniques de diffusion extraordinaires que furent les ondes et la radio.

5. Enfin une cinquième mutation conséquente de la quatrième, était liée par la nature moderne de l’outil et sa performance. L’avènement du poste Radio avait permis à la parole de l’artiste de pénétrer les foyers et atteindre les personnes qui ne sortaient pas, les femmes en priorité ce retour de l’espace public vers l’espace intime va avoir un impact négatif sur la création culturelle de la femme. Qui passera de créatrice à consommatrice de la culture. C’est cette mutation qui a eu l’impact le plus négatif sur la culture paysanne.

Nous avons longuement discuté de ces mutations en présence de l’autre Rachid, (Rachid Aliche, premier à écrire un roman en kabyle après Velaid At Ali. (Asfel 1981 et Faffa 1986 ) qui sur les conseils de Meziane Rachid avait rejoint la radio vers 1990 avec une émission pour enfants (chant, jeux, anima-tion, expression, littérature). Nous étions dans la frustration totale ! On n’avait rien entre les mais comme outils, on n’avait aucune institution qui était favorable à ce travail de sauvegarde. Nous étions persuadés que la voie de Rachid était la plus appropriée : Ne pas verser dans l’idéalisation et l’attente de la perfection mais utiliser ce que nous avons sous la main tout en essayant d’impliquer le maximum d’acteurs dans les pratiques de sauvegarde.

Rachid Oulebsir

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Commentaires (1) | Réagir ?

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albert smail

La culture, comme la confiture ;moins on en a... plus on l’étale !ça se confirme avec ce long article de ce conferencier