Saïd Mekbel, il y a 20 ans

Saïd Mekbel assassiné par des hommes armés le 3 décembre 1994.
Saïd Mekbel assassiné par des hommes armés le 3 décembre 1994.

"Ils ont tiré sur Mesmar J’ha" barrait la une du journal du Matin du dimanche 4 décembre 1994.

Par Hassane Zerrouky

C’était aussi le titre de l’article que j’avais écrit à chaud, à la demande de la rédaction du Matin, juste après qu’on eut emmené Said Mekbel à l’hôpital. Il relatait ce moment pénible vécu par toute la rédaction. Ce samedi 3 décembre, jour où on lui avait tiré dessus, on était cinq, présents, dans cette pizzeria de la rue Belhouchet à Hussein Dey où se trouvait alors le siège du Matin : moi, le photographe H. Ouahab, A. Djakoun, Amar Ouagueni (mort assassiné neuf mois après en août 1995), notre jeune collègue Anissa H qui déjeunait avec Saïd. Et contrairement à ce qui a été écrit plus tard, Saïd Mekbel ne gisait pas sur le sol dans une mare de sang. Il était encore assis, à table, tenant encore sa fourchette et son couteau, et respirait très fort…

Le jour même, suite à une plainte du ministère de la Défense, Mohamed Benchicou écopait de six mois de prison.

En bref, voici l’article en question…

"Ils ont tiré sur Mesmar J’ha" (Le Matin du 4 décembre 1994)

"On ne fera pas un article trémolo, pleurnichard, comme s’y attendent certainement ceux qui ont commandité un tel acte, et ce, par égard, par respect à Saïd Mekbel.

Hier, deux sbires de Ali Benhadj, avec qui nous convient de dialoguer Mehri, Ait Ahmed, Ben Bella et autres Djaballah, ont tiré sur Saï Mekbel. Said était attablé à la pizzeria qui se trouve à moins de trente mètres du journal quand il fut victime de cet attentat. Bien sûr ces «courageux résistants» comme les appelle Mehri, savaient que Said n’était pas armé et qu’il serait incapable de se défendre.

Dans le restaurant au fond de la salle, Saïd était encore assis, les mains sur la table, il n’était pas à terre, la tête légèrement incliné comme s’il réfléchissait à quelque chose, avec cet air malicieux qu’on lui connaissait quand il préparait son billet. Sur la table, une assiette de crudités qu’il venait d’entamer. La salle était vide.

On s’est approché de lui. On lui a dit quelques mots, de tenir…Il ne nous a, bien sûr, pas répondu. Il a été transporté encore en vie à l’hôpital (C’est Ouahab qui l’a transporté dans ses bras vers l’ambulance qui arrivait.NDLR). A l’heure où ces lignes sont écrites, Said Mekbel lutte encore contre la mort.

Pour la rédaction du Matin, c’est un coup dur, terrible. C’est un coup dur également pour l’opinion démocratique. Said, comme beaucoup, avait la possibilité de partir à l’étranger. Il refusait cette éventualité. Dernièrement, il nous déclarait, au vu de l’évolution de la situation politique, que les démocrates devraient rentrer de l’étranger… Bien que consternée par cette terrible nouvelle, la rédaction du Matin a décidé de réagir en fabriquant ce numéro et en republiant son «Mesmar J’ha» paru dans notre édition d’hier. Ainsi les commanditaires de ce crime crapuleux sauront que Le Matin ne s’arrêtera pas et surtout qu’il ne changera pas de ligne éditoriale ; cette ligne qui est la raison d’être du journal, qui ne nous a pas fait beaucoup d’amis, et qui fait grincer certains journaleux en mal d’inspiration. Said, comme d’autres, a payé le tribut de cette liberté d’informer qu’on essaie de faire taire par tous les moyens.Une chose est sûre, Said Mekbel n’avait aucune haine pour ses adversaires. Il suffit, pour ce faire, de relire ses billets..."

La fin de l’article (deux petits paraghraphes) évoquait la bio de Saïd Mekbel.

H. Z.

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Commentaires (1) | Réagir ?

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khelaf hellal

Du devoir de vérité au devoir de mémoire, " parceq'un homme sans mémoire est un homme sans vie et un peuple sans mémoire est un peuple sans avenir" Maréchal Foch. Il ne faut pas oublier de quoi ils sont capables ces charlatans intégristes qui veulent aujourdhui nous donner des leçons de morale et bonne conduite.